Youri Gagarine, premier homme dans l’espace, est toujours un héros en Russie, soixante ans après – Edition du – Ouest-France

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Par Romain COLAS et Thibaut MARCHAND (Agence France Presse)

La Russie célèbre avec émotion, ce lundi 12 avril, l’anniversaire du premier vol dans l’espace réalisé en 1961 par Youri Gagarine (1934-1968). Soixante ans plus tard, le cosmonaute est resté un héros national, et le symbole de la domination soviétique dans la conquête spatiale.

Intacte. L’immense popularité de Youri Gagarine, soixante ans après son mythique vol spatial, reste un symbole central pour le Kremlin et sa politique de grandeur de la Russie.

Chaque 12 avril, date de son envol réussi, les écoliers russes célèbrent la Fête de la cosmonautique, ponctuée de lectures et de concerts. Et chaque année, des bouquets de fleurs sont déposés devant les nombreux monuments à la gloire de Gagarine, tandis que les médias racontent son épopée. 

Le président Vladimir Poutine a prévu de se déplacer ce lundi à Engels, 700 kilomètres au sud-est de Moscou, sur le site de l’atterrissage du cosmonaute où un mémorial a été édifié en l’honneur de ce vol historique de Youri Gagarine.

Vidéo ci-dessus : 60 ans après, la Russie commémore la mission de Gagarine

À Moscou, on procède au nettoyage, le 9 avril, de la statue de Youri Gagarine de 40 mètres de haut, en prévision du 60e anniversaire du vol spatial du cosmonaute soviétique. (Photo : Sergei Ilnitsky / EPA)
Une affiche de 60 mètres de haut célébrant Youri Gagarine, à Odintsovo, près de Moscou. (Photo : Sergei Ilnitsky / EPA)

Un vol spatial de 108 minutes

Le 12 avril 1961 à 9 h 07, heure de Moscou, c’est par une phrase enjouée restée dans les mémoires que Youri Gagarine avait commencé sa mission : « C’est parti ! », lançait-il, avant de décoller à bord d’un vaisseau Vostok depuis le cosmodrome alors ultra-secret de Baïkonour, dans la république soviétique du Kazakhstan.

Son vol durera 108 minutes, le temps de réaliser une orbite autour de la Terre avant d’atterrir dans la steppe russe.

La minuscule capsule Vostok dans laquelle le cosmonaute fut bringuebalé dans des conditions extrêmes est montrée au musée de la Conquête spatiale de Moscou, pour une exposition intitulée Premier, qui ouvrira mardi.

Outre cette capsule, le musée montrera de nombreux effets personnels de Youri Gagarine datant de son enfance ou de ses exploits spatiaux, comme l’imposante clé utilisée pour allumer les moteurs de son vaisseau ou le siège éjectable avec lequel il quitta la capsule à 7 km au-dessus du sol. Une exposition montée en grande pompe, témoignage de l’aura intacte de Youri Gagarine aux yeux des Russes.

« C’est une figure absolument consensuelle qui unit la Nation, un exemple très rare d’unanimité », note l’écrivain Lev Danilkine, qui lui a consacré une biographie.

Youri Gagarine ici âgé de 27 ans, le 12 avril 1961, dans sa tenue spatiale, juste avant d’embarquer à bord de la capsule soviétique Vostok, à Baïkonour. (Photo : archives AFP)
La capsule Vostok dans laquelle Youri Gagarine est revenu sur Terre fait partie de l’exposition qui lui est consacrée à Moscou pour le 60e anniversaire du premier vol spatial habité. (Photo : Alexander Nemenov / AFP)

Un homme qui a fait basculer l’histoire

Un culte qui s’explique tout d’abord par le bond technologique qu’incarnent le cosmonaute et sa victoire à la régulière sur le rival américain. Gagarine, c’est la destinée d’un homme qui a fait basculer l’histoire.

« Il a fait passer l’être humain de simple être vivant à une forme d’intelligence allant au-delà de la Terre », résume l’historien Alexandre Jelezniakov.

Gagarine, fils d’un charpentier et d’une paysanne ayant subi l’occupation nazie, formé comme ouvrier-métallurgiste avant de devenir pilote, est donc l’incarnation du héros populaire.

Ce statut va de pair avec son grand sourire et son optimisme qui continuent de vivre à travers d’innombrables photographies, affiches, documentaires, vêtements, tatouages et souvenirs touristiques à son effigie.

S’y ajoutent les récits sur ses qualités humaines : camaraderie, courage et amour pour ses filles et sa femme, Valentina Gagarina, à qui il écrivit une lettre d’adieux poignante – longtemps gardée secrète – en cas de décès lors de sa mission : « Si quelque chose tourne mal, je vous demande, à toi surtout, Valioucha, de ne pas mourir de chagrin. Car ainsi va la vie. »

En 2011, le cosmonaute Boris Volynov se souvenait d’un homme qui, jouissant de tous les privilèges, passait des heures au téléphone pour obtenir un médicament ou une place à l’hôpital pour un proche moins bien loti.

Une réplique de la combinaison spatiale de Gagarine, exposée à Moscou. (Photo : Alexander Nemenov / AFP)

Propagande

Dès son retour sur Terre, Youri Gagarine s’est retrouvé logiquement au cœur d’une intense propagande sur la supériorité du modèle soviétique, capable de transformer un plébéien en conquérant.

L’écrivain Lev Danilkine souligne qu’à ce titre une partie de l’intelligentsia anti-Kremlin considère Gagarine comme un « rouage de la gigantesque machine de violence » de l’URSS.

Car son exploit a servi à « inculquer à la population » que les victimes des répressions soviétiques et du Goulag « ne l’avaient pas été en vain », relève-t-il.

Selon lui, le pouvoir de Vladimir Poutine entretient cette logique pour faire de la Russie d’aujourd’hui l’héritière des triomphes du passé. « Le pouvoir actuel s’approprie méthodiquement les cultes populaires : d’abord celui de la victoire pendant la Seconde Guerre mondiale, puis celui de la conquête de l’espace et de Gagarine », soutient l’écrivain, indiquant que l’État combat parallèlement toutes « interprétations alternatives » de ces événements.

Cela étant, les Russes sont conscients que l’Union soviétique a finalement perdu la course vers l’espace après la conquête de la Lune par les Américains. Mais la vénération de Gagarine permet de « neutraliser » cette amertume, estime Lev Danilkine.

Photo prise le 11 juillet 1961, lors de la visite officielle du cosmonaute Youri Gagarine à Londres. (Photo : archives AFP)

Un symbole tragique

Comme tous les grands héros russes, notamment son égal en termes de prestige, le poète Alexandre Pouchkine, Youri Gagarine est aussi un symbole tragique.

Sa mort à 34 ans, lors d’un vol à bord d’un avion d’entraînement en 1968, reste mystérieuse car les autorités n’ont jamais publié le rapport d’enquête complet sur les causes de l’accident. Selon des archives partielles du Kremlin, la version « probable » du drame est une collision de son appareil avec un ballon météo.

Mais en l’absence de transparence, de nombreuses théories continuent à circuler. La plus connue veut que Youri Gagarine ait été ivre aux commandes. D’autres affirment même qu’il a été éliminé par le Kremlin qui se sentait menacé par sa popularité.

Quoi qu’il en soit, sa mort reste un choc pour beaucoup de Russes. « Comment le premier cosmonaute, un homme aussi jeune et gentil, a-t-il pu mourir comme ça d’un coup ? se demande l’historien Alexandre Jelezniakov. En fait, les gens essayent encore de s’en remettre. »

Youri Gagarine, ici en juin 1960, avec son épouse Valentina and sa fille aînée Lena. (Photo : archives AFP)

Une fusée décorée du profil de Gagarine

Soixante ans plus tard, la Russie continue d’envoyer régulièrement des femmes et des hommes dans l’espace. Une fusée Soyouz, décorée pour l’occasion du profil de Gagarine, a encore décollé vendredi de Baïkonour vers l’ISS avec à son bord deux Russes et un Américain.

Mais l’étoile spatiale de Moscou a bien pâli. Si les fusées Soyouz restent extrêmement fiables et la Russie un acteur incontournable de l’industrie spatiale, le pays peine à innover et a subi une série de déconvenues ces dernières années, avec plusieurs lancements manqués. En cause, des problèmes de financement chroniques mais aussi de corruption, notamment sur le cosmodrome de Vostotchny en Extrême-Orient, appelé à remplacer Baïkonour que Moscou loue aujourd’hui au Kazakhstan.

L’année dernière, la Russie a aussi perdu le monopole qu’elle avait depuis dix ans sur les vols vers l’ISS, désormais concurrencée par la société privée américaine SpaceX.

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