Le Pr Raoult accuse des responsables sanitaires de conflits d’intérêts – Le Figaro

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C’était l’une des auditions les plus attendues de la commission d’enquête parlementaire sur la gestion de l’épidémie de Covid-19. Mercredi après-midi, face à des députés peu critiques et apparemment séduits par ses idées, le Pr Didier Raoult, directeur de l’Institut hospitalo-universitaire (IHU) de Marseille et premier défenseur de l’hydroxychloroquine, a tiré à bout portant sur le conseil scientifique chargé d’éclairer les décisions gouvernementales, mais aussi sur des responsables sanitaires, sans jamais les nommer, les accusant tantôt d’incompétence, tantôt de conflits d’intérêts. Quant aux rares questions déplaisantes, il a habilement brouillé les pistes.

«Pourquoi avez-vous quitté le conseil scientifique?», lui a-t-on demandé d’emblée. «Le premier conseil scientifique que j’ai dirigé, c’était en 1989. Je sais ce que c’est, c’est pas ça. Ce n’est pas une bande de types qui ont l’habitude de travailler entre eux», a-t-il assené, manifestement irrité. Sur les modélisations faites par les épidémiologistes, le chercheur n’a pas mâché ses mots. «Tous les gens qui font des modèles prédictifs sur une maladie qu’on ne connaît pas sont des fous. C’est une croyance aux mathématiques qui finit par être de la religion.»

«Fantasme journalistique»

Pourtant, lui a fait remarquer la présidente de la commission Brigitte Bourguignon, des projections, il en a fait. «Le 30 avril, sur BFM, vous estimiez très peu probable la survenue d’une deuxième vague, avant de changer d’avis le 19 juin. Pourquoi?» «Je n’ai jamais dit ça», a-t-il répondu, évoquant un «fantasme journalistique». La séquence, disponible sur internet, démontre le contraire. «C’est de la science-fiction», avait-il déclaré. Fin février, il avait été plus loin dans une vidéo: «si nous regardons les chiffres, lundi 24 février 2020, il y avait seulement 500 nouveaux cas dans le monde de coronavirus, ces chiffres ne justifient pas cette panique massive. Il y a chaque année quelques dizaines de millions de morts dans le monde dus aux infections respiratoires virales, il y en aura quelques centaines de plus.» Presque un demi-million de personnes sont décédées du Covid-19 dans le monde, et la pandémie n’est pas terminée.

Interrogé à plusieurs reprises sur sa stratégie de dépistage très large, Didier Raoult a déclaré que l’organisation des tests dans le pays était «archaïque», accusant les deux centres nationaux de référence sur la grippe d’avoir voulu garder la mainmise sur leur réalisation. «Au début, on m’a interdit de faire des tests (…) Si on maintient ce système, vous développerez des personnalités de blaireaux dans leur terrier qui mordent quand on les approche.»

Le médecin s’en est violemment pris à l’industrie pharmaceutique, avec de graves accusations. «Je vous recommande de faire une véritable enquête sur Gilead et le remdésivir (le laboratoire américain et son antiviral, NDLR)», a-t-il suggéré aux députés, avant d’insinuer que des membres du conseil scientifique ainsi qu’un responsable chargé des essais cliniques sur le Covid-19 – dont il n’a pas divulgué les noms – avaient des liens d’intérêt avec l’entreprise, ce qui aurait joué selon lui en défaveur de l’hydroxychloroquine.

Des accusations très graves

Très mécontent de l’interdiction de prescription du médicament aux médecins, le Pr Raoult a aussi laissé entendre que des hauts responsables sanitaires, tels que les directeurs de l’Agence du médicament et de la Haute autorité de Santé avaient failli dans leur rôle. Des accusations très graves, pour lesquelles il n’a apporté aucune preuve, conseillant juste aux députés «d’aller voir sur internet».

On ne peut pas se contenter d’affirmer qu’un médicament est efficace sans aucune preuve, juste sur la base d’une intuition. Nous ne sommes plus au XIXe siècle .

Pr Nicholas Moore

Le chercheur a bien sûr été interrogé sur l’hydroxychloroquine, avec laquelle il affirme avoir traité plus de 3000 patients au sein de son institut. «Pourquoi n’avez-vous pas randomisé vos études?», lui ont tour à tour demandé Jean-Christophe Lagarde (UDI) et Julien Borowczyk (LREM). C’est un point crucial. Car c’est précisément ce que lui reproche la communauté scientifique. En médecine, il n’y a qu’un seul moyen d’évaluer l’efficacité d’un traitement: disposer de deux groupes de patients comparables en tout point (tirés au sort) et délivrer le médicament à tester à l’un et un placebo à l’autre. «Ce n’est pas la dictature des méthodologistes, c’est une norme qui a presque 50 ans!», s’exclame le Pr François Chast, président honoraire de l’Académie nationale de pharmacie. Sans ce type d’étude, aucune conclusion n’est possible, a fortiori pour une maladie qui guérit spontanément dans 90 % des cas. «On ne peut pas se contenter d’affirmer qu’un médicament est efficace sans aucune preuve, juste sur la base d’une intuition. Nous ne sommes plus au XIXe siècle», proteste le Pr Nicholas Moore, pharmacologue à l’université de Bordeaux.

En quelques minutes, le Pr Raoult a envoyé valser les critiques de ses pairs. «Le rite des essais randomisés, qu’on me dise que c’est la doxa, ça ne m’impressionne pas, a-t-il lancé. La randomisation est un espèce de standard très associé à l’industrie pharmaceutique.» Paradoxalement, ce sont pourtant des études randomisées que le chercheur a brandies pour justifier de l’efficacité de l’hydroxychloroquine. «Sur quatre études randomisées, trois disent que ça marche mieux que le placebo», a-t-il affirmé sous serment. Mais sur les quatre études randomisées publiées, toutes sont négatives. L’une d’elles, menée au Brésil, a même été interrompue en raison d’effets indésirables. Quant à l’essai clinique britannique Recovery, le plus vaste mené à ce jour, un communiqué du 5 juin a annoncé que la molécule n’a «aucun effet bénéfique».

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