Au Mali, les putschistes ont fait chuter le président IBK «comme un fruit mûr» – Le Figaro

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Ce doit être la force de l’expérience. Dans la nuit de mardi à mercredi, alors que les institutions maliennes venaient une fois de plus d’être balayées par un coup d’État, c’est le président lui-même, Ibrahim Boubacar Keïta, qui est apparu sur les écrans palots d’ORTM, la télévision publique, à la place des habituels et inquiétants galonnés. Le visage barré d’un masque, un bandeau annonçant d’emblée «président sortant», le chef de l’État a expliqué, dans ce français ampoulé qu’il aime tant, ne souhaiter «qu’aucun sang ne soit versé pour (s)on maintien aux affaires». Et de «dire (s)a décision de quitter (s)es fonctions, à partir de ce moment» avant de remercier, très étrangement, «le peuple malien de la chaleur de son affection». La fiction de ce départ volontaire a cependant ses limites, même pour un IBK visiblement épuisé. «Il a plu à certains éléments de nos forces armées de conclure que cela devait se terminer par leur intervention. Ai-je réellement le choix?»

Intervention préparée

Les nouveaux hommes forts, des officiers putschistes, ne sont donc apparus que plus tard, dans une intervention très préparée. Autour d’une table, cinq gradés aux bérets des différentes armes, en signe d’unanimité, ont annoncé, selon la formule consacrée, avoir «pris leurs responsabilités» au nom du Comité national pour le salut du peuple. Les militaires ont cependant immédiatement dit leur intention de mettre en place «une transition politique civile» avant des élections générales «dans un délai raisonnable». Ils se sont engagés à respecter tous les accords internationaux, notamment les liens avec l’ONU, qui dispose de 13 000 Casques bleus, et avec «Barkhane». Un discours qui vise à rassurer autant que possible des voisins agacés par la tournure répétitive des événements au Mali et à éviter les sanctions qui avaient suivi le coup d’État de mars 2012.

Par une étrange constance des choses, c’est déjà du camp de Kati, à une quinzaine de kilomètres de Bamako, qu’en 2012 étaient partis les soldats qui allaient renverser le régime d’Amadou Toumani Touré et paver la voie à l’accession au pouvoir d’IBK. Après une élection triomphale en 2013, une réélection pénible en 2018, celui-ci est tombé à son tour lundi après une nouvelle insurrection venue de cette caserne agitée. «La comparaison doit s’arrêter là. En 2012, le coup était conduit pas des sous-officiers inconnus. Cette fois, ce ne sont pas des généraux de l’état-major mais des gens de terrain», analyse l’universitaire Marc-André Boisvert. Mercredi soir, un nouvel homme fort, le colonel Assimi Goita, s’est finalement présenté face à la presse, entouré de militaires armés. Cet officier supérieur a mis en évidence la crise«socio-politique» traversée par le pays, affirmant que le Mali n’a désormais «plus le droit à l’erreur». Ce coup était-il pour autant très préparé? Plusieurs sources en doutent. «Ils ont sans doute saisi une opportunité même si l’idée d’une intervention de l’armée, très lasse des aléas politiques, était dans l’air depuis plusieurs mois», assure le chercheur.

Aux affaires de corruption et au manque général de matériel, s’est ajoutée l’absence totale de compassion montrée par IBK après la double attaque, à l’automne 2019, contre les casernes de Boulékessi et Mondoro, qui a fait au moins 100 morts dans les rangs de l’armée. Mardi matin, quand une mutinerie éclate à Kati, la colère gagne donc vite toutes les emprises militaires.

En quelques heures, alors que les fonctionnaires reçoivent l’ordre de rentrer chez eux, les rebelles s’emparent de l’état-major, faisant prisonniers les généraux, puis de plusieurs ministères. IBK, qui n’a jamais semblé percevoir à quel point son pouvoir était à bout de souffle et son image détruite auprès des Maliens, se réfugie avec le premier ministre, Boubou Cissé, dans sa résidence privée de Sébénikoro. Il tente encore de négocier l’impossible, son maintien au pouvoir, et publie un communiqué appelant au dialogue. Les militaires finiront par venir l’arrêter en fin d’après-midi sans faire face à la moindre résistance pour l’emmener à Kati. Le président déchu s’y trouvait toujours mercredi avec plusieurs ministres. «Il n’y a eu aucune violence et la facilité avec laquelle les putschistes sont entrés dans des lieux pourtant normalement sévèrement gardés montre à quel point le fruit était mûr», remarque un diplomate.

Sur la place de l’Indépendance, la foule continue depuis mardi à célébrer la chute d’IBK et à chanter les louanges des militaires. La grande esplanade sert depuis le 5 juin de lieu de réunion aux contestataires du régime, précisément baptisé Mouvement du 5 juin (M5), qui exigeaient le départ d’IBK. «Il n’y a pas de lien direct entre le M5 et les militaires. Mais il est évident que ces derniers ne seraient pas arrivés à leurs fins sans ce soutien populaire», explique Ely Brema Dicko, sociologue à l’université de Bamako. «Nous n’étions pas au courant», confirme sous couvert d’anonymat un des chefs du protéiforme M5, lequel a décidé d’organiser un «grand rassemblement patriotique» à Bamako vendredi pour fêter la «victoire du peuple malien».

Comme une grande page blanche, le vide institutionnel qui s’ouvre devant le Mali est immense. Avant de démissionner, IBK a dissous l’Assemblée nationale, rendant impossible son propre remplacement par le président de cette institution. Celui-ci était, de toute manière, si honni que ce choix était impensable. «Les militaires ont bien pensé leur coup de main mais ils ne semblent avoir aucun plan pour l’après», déplore une source ouest-africaine. Le choix des futures instances dirigeantes sera délicat. «Le peuple, comme les soldats, veut un vrai changement de gouvernance et non un nouveau recyclage de personnalités comme on le voit depuis trente ans au Mali. Mais il est difficile de trouver quelqu’un à la fois de neuf et d’expérimenté», souligne Ely Brema Dicko.

Condamnation internationale

Il faut aussi faire accepter ce changement brutal à la communauté internationale, qui a condamné en masse le coup d’État, et plus que tout à la Communauté économique des États d’Afrique de l’Ouest (Cédéao). L’organisation régionale, qui voit dans ce coup de force un précédent dangereux dans un Sahel agité, campe sur une ligne dure. Or le temps presse. Cette crise politique ne fait que s’ajouter aux défis sanitaires, économiques et surtout sécuritaires qui agitent le Mali. Mercredi, Emmanuel Macron a appelé à ce que le pouvoir soit «rendu aux civils» et que«des jalons (soient) posés pour le retour à l’ordre constitutionnel». Aux Nations unies comme à Paris, on redoute ouvertement que les soubresauts du pouvoir malien ne servent les djihadistes pour accroître encore leur emprise sur le pays. Le Conseil de sécurité de l’ONU a invité les soldats mutinés à «regagner sans délai leurs casernes» et à«libérer immédiatement»les dirigeants arrêtés. «On constatait déjà une régression sécuritaire au nord et dans le centre. Il ne faudrait pas que la situation politique détourne l’attention de ces points chauds au risque d’entraîner une régression plus grave encore», lance Boubacar Sangaré, analyste à l’Institut for Security Studies (ISS).

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