Procès du 13-Novembre, jour 29 : Lou, 26 ans, ‘la vie était belle, j’avais un travail, j’étais amoureuse’ – France Inter

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La cour a entendu aujourd’hui les derniers témoignages des survivants du Bataclan. Mais aussi les premières familles endeuillées, venues confier leur douleur et le manque de leur proche assassiné ce soir-là.

Pour Hans, le 13 novembre 2015 est d’abord "une silhouette en ombre chinoise d’un homme qui tenait une arme".
Pour Hans, le 13 novembre 2015 est d’abord “une silhouette en ombre chinoise d’un homme qui tenait une arme”. © Radio France / Valentin Pasquier

Ils sont les derniers survivants du Bataclan à témoigner à la barre. Les derniers à venir apporter leur pièce de ce puzzle qu’ont dressé chacun à leur tour les survivants du massacre du Bataclan. Car il y a autant de 13 novembre que de personnes venues déposer à cette audience. Tous donnent à voir ce qu’a vraiment été l’horreur du Bataclan. “Une somme de souffrances racontées de semaine en semaine et qui raconte l’ampleur de ce crime, sa folie”, analyse Hans à la barre. 

Pour ce père de famille de 43 ans et de deux enfants de 10 et 15 ans en 2015, le 13 novembre 2015 est d’abord “une silhouette en ombre chinoise d’un homme qui tenait une arme”. C’est ensuite “une brûlure qui me traverse le corps”. Il tombe, dans le sang : “Je ne comprenais pas comment il pouvait y avoir autant de sang aussi rapidement“. Il tombe aussi sur le corps d’une femme : “J’ai compris à son immobilité qu’elle était morte”. Lui aussi, comme tant d’autres autour de lui, tente de faire le mort. “J’essayais de retenir ma respiration. Au-dessus de moi, il y avait un homme assez jeune qui agonisait, qui faisait des espèces de moulinets avec ses jambes. Régulièrement, il me tapait sur la tête avec son pied. J’avais très peur que par ce mouvement, on soit repérés“. 

Puis c’est l’attente, les tirs qui s’estompent. Les cris de douleur qui montent de la salle. Pour Hans, “une fatigue terrassante”. Et soudain, “j’ai eu très très froid. J’ai compris que j’étais en train de partir”. Mais pour Hans, allongé sur le plancher du Bataclan, baignant dans son sang et celui des autres victimes, “pour moi, c’était un peu médiocre : je n’ai pas vu de tunnel, je n’ai pensé à personne, j’avais juste froid“. Finalement, Hans aperçoit “une rangers”. Il est évacué du Bataclan par les forces de l’ordre, puis sauvé in extremis, alors qu’il attend de monter dans une ambulance par un médecin “qui a crié : « putain, il fait un emphysème ». Il a pris une seringue de type moyenâgeuse. Et je me suis réveillé à l’hôpital.

Deux jours pour avoir des nouvelles de Hans

Lou, la compagne de Hans, le cherche désespérément. À l’époque, la jeune femme a 26 ans, “la vie pour moi était belle, j’avais un travail, j’étais amoureuse”. Très vite, elle se retrouve à plat ventre au sol. “Je demandais tout bas : qu’est-ce qu’il se passe ? Et là, une voix m’a dit : “Ils nous tirent dessus, protège ta tête. Et si tu te tais tu resteras en vie.” Ça a été comme un sursaut pour moi.” Lou parvient à s’échapper du Bataclan. “C’est à ce moment-là que j’ai pensé à Hans. Avant, je n’y avais même pas pensé. Du coup, je voulais y retourner. Mais mes jambes continuaient à courir. C’était comme une dissociation.” D’autant que Lou est une très bonne coureuse. Une semaine avant le 13 novembre, elle faisait un ultra-trail. Elle n’en a plus jamais fait depuis. Car désormais, quand elle court, elle a “l’impression que toutes ces personnes mortes dans cette salle, je les trainais derrière moi.

Ce soir-là, elle court jusqu’à l’appartement d’un couple qui l’accueille. Elle n’a ni téléphone, ni clé, ni portefeuille, restés au vestiaire du Bataclan. Aucun moyen de joindre Hans. Alors elle s’accroche à la télévision : “Je scrutais les gens que je voyais sur les civières pour voir si je voyais Hans.” Mais il lui faudra deux jours pour avoir de ses nouvelles. “Deux jours, c’est très très long”. Lou passe par toutes les phases possibles : espoir, désespoir. Elle se crée un compte Twitter pour diffuser sa photo, appelle tous les numéros possibles, s’entend répondre qu’”il n’y a plus de blessés non identifiés au Bataclan”. Elle imagine la mort de Hans, à qui “je n’avais jamais dit que je l’aimais“, se dit que finalement “ce sera comme se faire larguer“. Puis Lou s’en veut de ces pensées, désespère, pleure. Finalement, raconte-t-elle, 

J’ai fait un pari. Pas le pari de Pascal qui postule l’existence de Dieu. Moi, j’ai postulé l’existence de Hans. Je me suis dit : autant postuler qu’il est vivant, on verra après s’il est mort.

Hans a survécu. Miraculeusement. Alors qu’une balle est entrée par une cote, “a démoli quelques trucs au passage, dont la rate, a provoqué le pneumothorax.” L’onde de choc d’une autre balle a, elle, “démoli l’occiput”. Quand il sort de l’hôpital, Hans a perdu 10 kilos. “J’avais encore de l’eau dans les poumons, je faisais l’effet d’un vieillard”. “Un petit vieux” qui, jour après jour, sort marcher un peu plus loin avec sa compagne. Lou, cette compagne physiquement indemne, mais qui s’accroche à lui pour se reconstruire. Ensemble.

“Un duel à la Sergio Leone”

Ensemble aussi, ils ont confié à quel point entendre les témoignages des autres victimes “fait du bien”. Pour Aurélia, 49 ans, c’est aussi l’occasion de rappeler à ces autres victimes que “chacun fait ce qu’il peut”. Elle qui s’est “sentie à nouveau coupable” en entendant d’autres victimes qui étaient dans le même escalier du Bataclan : “Pourquoi moi je vais bien et pas eux ?” Alors, elle qui a fait “du réquisitoire définitif et de l’ordonnance de mise en accusation mes livres de chevet”, s’accroche à la force de l’institution judiciaire. “Il est important de remettre l’État de droit au milieu de tout ça.” 

Mêmes attentes ou presque pour Dominique, 47 ans. “J’attends de la justice qu’elle soit raisonnable. Moi, je ne serai jamais raisonnable par rapport aux accusés. A votre place, je ne serais pas très objective, je vous remercie donc de le faire pour moi.” Quant à Ann-Flore, dont les deux parents étaient ensemble au Bataclan ce soir-là et dont seule la mère est ressortie vivante, grièvement blessée, elle a longtemps réfléchi aux propos d’un des accusés. “Il a dit : nous aussi, on est des humains. Je me suis rendue compte que ce n’étaient pas des monstres.” Pas des monstres, ces 14 hommes assis un peu derrière sur la gauche de la barre où s’avance chacune des parties civiles qui viennent témoigner. Avant de s’y tenir, Sophie a imaginé la scène. Elle s’est vue fixant du regard le principal accusé, Salah Abdeslam jusqu’à ce qu’il baisse les yeux, “un duel à la Sergio Leone”. Avant d’y renoncer “parce que je me suis rendue compte que cet échange de regards, c’était un rapport de force, une forme de vengeance. Et la vengeance, j’en ai jamais voulu.”

Anne-Flore, la fille d'une victime Bataclan, le 20 octobre 2021 à Paris.
Anne-Flore, la fille d’une victime Bataclan, le 20 octobre 2021 à Paris. © Radio France / Valentin Pasquier

Alors, elle aussi, s’en remet à la cour pour “entendre l’émotion, mais, pour autant, ne pas juger en fonction de cette émotion. Savoir douter. Juger à la hauteur des responsabilités établies et seulement des responsabilités établies.”

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