Pourquoi l’accent de Jean Castex détonne encore en 2020 – Le Parisien

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« J’ai un accent, moi? » fait mine de s’étonner le nouveau Premier ministre Jean Castex sur le plateau de BFMTV et RMC, face à l’immense sourire de Jean-Jacques Bourdin. L’interview touchait à sa fin mercredi- la deuxième depuis sa nomination – lorsque le journaliste a posé « la » question qui tourmente les réseaux sociaux. Celle de son accent. Né dans les terres de la Gascogne gersoise, titulaire d’une licence d’histoire à Toulouse, Jean Castex détonne au gouvernement par son accent. « C’est la première fois dans l’histoire de la Ve République qu’un chef du gouvernement à l’accent sudiste accède à Matignon » relève Arnaud Benedetti, professeur associé à l’Université Paris-Sorbonne et auteur du livre Le coup de com’permanent (2018). Il faut remonter au début de la IVe République pour entendre résonner les intonations toulousaines dans la voix du Président Vincent Auriol.

« Avec un accent méridional, on ne peut pas être Premier ministre. » C’est du moins une perception très répandue dans la société française, estime le sociolinguiste Philippe Blanchet. « Son accent chantant évoque le soleil, pas le sérieux d’un poste de direction », se désole-t-il. Pire, il existe selon lui une hiérarchie en terme de dénigrement d’accent. Au moins, Jean Castex possède un capital de sympathie. Les zones rurales et les milieux ouvriers du Nord et de l’Est de la France ne prêtent pas au sourire comme la région du midi. « Les accents picard, alsacien ou berrichon sont perçus comme ploucs et désagréables », dénonce le sociolinguiste. En bas de l’échelle figurent les expressions des populations issues de l’immigration, vivant en périphérie des grandes villes.

Mépris de classe

L’accent, un enjeu de pouvoir ? Michel Feltin-Palas, co-auteur du livre J’ai un accent et alors ? avec Jean-Michel Apathie (2020) en est convaincu. Et la bourgeoisie parisienne en détiendrait les rênes. « Dire je n’ai pas d’accent, c’est faux, c’est comme affirmer je n’ai pas de couleur de peau. » Chaque personne possède une manière propre de s’exprimer. Seulement certaines sont davantage reconnues. « Que ce soit dans les programmes audiovisuels, les hommes politiques de premier plan, les acteurs de la comédie française, l’accent de la bourgeoisie parisienne est omniprésent », pointe Michel Feltin-Palas. Au-delà du traditionnel mépris de Paris vis-à-vis de la Province, c’est donc de classe sociale qu’il est question. Les intonations du titi parisien à la Arletty sont tout autant stigmatisées. « Ces réactions profondément injustes démontrent un problème républicain », s’indigne l’auteur.

Ces railleries ne se limitent pas à Jean Castex. Plus de la moitié des 30 millions de Français possédant un accent régional sont régulièrement moqués, d’après les estimations effectuées par Jérôme Fourquet dans le livre de Michel Feltin-Palas et Jean-Michel Apathie. Une discrimination qui porte un nom : la glottophobie. Créé par Philippe Blanchet, auteur du livre Discriminations : Combattre la glottophobie (2019), ce terme désigne le fait de traiter une personne différemment en raison de sa façon de s’exprimer. Jusque dans le travail. 10 millions de français ont subi un échec lors d’un concours ou au cours de leur carrière professionnelle en raison de leur accent, selon le même sondage. Christophe Euzet, député LREM de l’Hérault, avait déposé en début d’année une proposition de loi pour « promouvoir la France des accents » et sanctionner la glottophobie.

« Sa réussite est une exception »

« On a mis dans la tête des Français cet idéal : atteindre l’uniformité linguistique », s’irrite Philippe Blanchet. Un mythe pour le sociolinguiste. Ce jacobinisme à la française remonte à la révolution de 1789, où la langue devient un outil puissant pour unifier le pays. Le combat contre les langues régionales fait rage. Dans les années 1860, la quasi-totalité des enfants parlent un autre dialecte que le français. Les Hussards noirs de la République sont chargés d’enrayer les patois. En un siècle, c’en est fini des langues d’oïl ou de l’occitan. Les bourgeoisies locales apprennent à s’exprimer comme les classes supérieures parisiennes, avec l’espoir de se rapprocher du pouvoir. « À l’école, on intériorise que l’accent est une faute, note Philippe Blanchet. Si on veut accéder à des fonctions de prestige, il faut s’en débarrasser ». Et de citer l’exemple de Michel Serres, rétrogradé à l’agrégation de philosophie en raison de son accent gascon. « Dès qu’il prenait la parole, tout le monde se marrait », condamne le sociolinguiste.

A contrario, l’accent du nouveau Premier ministre présente un atout considérable pour le gouvernement après la crise des gilets jaunes, analyse Arnaud Benedetti. « Dans une France où nombre de territoires se sentent aujourd’hui abandonnés, souligne le spécialiste de la communication, ce marqueur est loin d’être un handicap pour une personnalité publique. » Si Jean Castex a suivi un cursus politique traditionnel – Sciences Po, l’ENA, haut fonctionnaire à Paris – il n’en reste pas moins enraciné dans une modeste commune de 6000 habitants. Maire de Prades dans les Pyrénées-Orientales depuis 12 ans, l’élu local reste identifié à cette notion de proximité. Jusqu’à en jouer ? « Ce ne serait pas la première fois, note Arnaud Benedetti. Charles Pasqua jouait certainement de son accent provençal car cela participait de l’expression de son charisme personnel, proche de l’électorat populaire. »

Les spécialistes s’accordent autour d’un constat : les polémiques autour de Jean Castex présentent le mérite de relancer le débat. « Sa réussite est une exception, c’est pour cela qu’elle provoque autant de remous dans l’opinion publique, résume Philippe Blanchet. Entre ceux qui tiennent des propos méprisants et ceux qui défendent sa particularité, on met enfin la question sur la table. »

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