Police: Gardien de la paix, une profession qui s’épuise – Le HuffPost

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BERTRAND GUAY via AFP
L’année 2019 a enregistré plus de 50 suicides au sein de tous les corps de la police nationale. Un record. (BERTRAND GUAY / AFP)

POLICE – Des attaques terroristes qui s’invitent de plus en plus dans le quotidien des Français… et des forces de l’ordre. Ce vendredi 30 avril, le Premier ministre Jean Castex présidait une cérémonie d’hommage national dédiée à Stéphanie Monfermé, cette “héroïne du quotidien” victime d’une attaque au couteau le 23 avril dernier. La fonctionnaire de police, tuée par Jamel G., un Tunisien de 36 ans, est désormais décorée, post-mortem, de la Légion d’honneur.

Si la série d’attentats de 2015 a érigé les gardiens de la paix au rang de héros du pays, les nombreuses altercations entre les forces de l’ordre et une partie de la population française ont depuis attribué une autre image à la profession. Les attaques terroristes qui prennent pour cible ces hommes et femmes en uniformes entretiennent également une certaine tension au sein des rangs. 

Christophe Girard est le vice-président de l’association PEPS-SOS Policiers en détresse et policier de formation. Perrine Sallé est porte-parole de l’association Femmes de forces de l’ordre en colère. Pour Le Huffpost, ils expliquent l’impact de ces attaques sur le quotidien des policiers, leurs conditions de travail qui ne s’améliorent pas et reviennent sur le contexte qui les met souvent en cause. Des thématiques qu’ils n’abordent pas forcément de la même manière. Entretien croisé.  

Le HuffPost: L’attentat de Rambouillet touche une nouvelle fois votre institution, voyez-vous des conséquences sur la motivation des policiers en formation?

Christophe Girard: Un pic d’inscription aux concours permettant de devenir gardien de la paix a été observé en 2015. Ces attentats ont révélé des vocations chez certains. Aujourd’hui, le nombre d’inscrits aux concours n’est plus aussi important qu’auparavant (on compte 20.000 candidats en moyenne chaque année, selon le journal La Croix, NDLR). Les attentats plus petits et ciblés, eux, ne révèlent pas les mêmes vocations. Le “police bashing” dans les médias et les violences du quotidien dans certaines cités de France provoquent également une réticence à rejoindre les rangs de la police, selon moi. Il faut aussi reconnaître que la paye ne reflète pas, ou assez mal, le taux de pénibilité qu’impose ce métier. 

La paye ne reflète pas, ou assez mal, le taux de pénibilité qu’impose ce métier.Christophe Girard, vice-président de l’association PEPS-SOS Policiers en détresse

Perrine Sallé: Je pense plutôt que c’est l’inverse. L’idée qu’il faut protéger les Français reste dominante chez la plupart des gardiens de la paix. Certes, ce type d’attaques porte un coup au moral. Mais les forces de l’ordre restent déterminées. Ces événements malheureux ont une incidence positive sur la motivation. Les attentats de 2015 avaient déjà eu cette influence. Il y a une réelle prise de conscience des nouveaux enjeux et une réelle volonté d’y faire face. 

Selon vous, le mal-être des policiers, avec un taux de suicide qui a continué à grimper en 2019, s’est-il sensiblement accentué ces dernières années?

Christophe Girard: Je pense que c’est le cas, en effet. Les policiers ont une charge mentale trop importante. Ce type d’attaques réveille, chez la grande majorité des policiers, un stress post-traumatique, qui reste en vous. Et ça, même si les faits datent de 20 ans. Et puis, vous développez une fatigue intense qui peut mener à un burn-out, voire au suicide. C’est mon cas. Je vérifie systématiquement si je ne suis pas suivi. Quand je me rends compte qu’une voiture empreinte les mêmes rues que moi, je roule plus longtemps pour vérifier s’il s’agit d’une coïncidence ou pas. C’est aussi le cas au restaurant. Je ne peux pas tourner le dos à la porte d’entrée. Peu importe l’endroit où je me trouve, je regarde toujours où se trouve l’issue de secours. On est constamment dans un état d’hyper vigilance, ce qui est renforcé par les attaques terroristes. 

Perrine Sallé: Malgré cette motivation qu’ils s’efforcent de conserver, les forces de l’ordre ne sont pas justement considérées. Le métier n’est plus aussi attrayant puisqu’il est victime d’une mauvaise image. Une image ternie par certains actes ignobles commis par une minorité de policiers. Je pense que cet aspect peut traduire un certain mal-être chez certains d’entre eux.

Le métier n’est plus aussi attrayant, victime d’une mauvaise image. Une image ternie par certains actes ignobles commis par une minorité de policiers.Perrine Sallé, porte-parole de l’association Femmes de forces de l’ordre en colère

Quelle place occupe ce traumatisme dans la vie des gardiens de la paix mais aussi dans celles de leurs proches? 

Christophe Girard: Prenons comme exemple l’attaque à Rambouillet. Tout le monde parle de la collègue qui s’est fait tragiquement assassiner. Mais est-ce que quelqu’un parle du collègue qui a tué le meurtrier? Vous n’imaginez pas l’impact que ça peut avoir d’ôter la vie d’un autre être humain. Son traumatisme, lui, il l’a à vie.

Perrine Sallé: En tant que femme de flic, ma plus grande peur reste une attaque similaire à celle de Magnanville. Les menaces de morts que certains d’entre nous peuvent recevoir ne sont pas prises en compte. Certains enfants se font caillasser car ce sont des ‘enfants de flics’. Aujourd’hui, rien n’est fait, dans le champ législatif, pour protéger les familles des policiers.

Nous avons besoin d’un meilleur accompagnement psychologique.Christophe Girard, vice-président de l’association PEPS-SOS Policiers en détresse

Attendez-vous des mesures particulières de la part du ministère de l’Intérieur?

Christophe Girard: Ce qui revient beaucoup c’est la sécurisation des commissariats. Je pense qu’il faudrait commencer par un meilleur accompagnement psychologique afin de permettre aux gardiens de la paix de supporter une telle charge mentale au quotidien. Je milite également pour une réactivité plus importante en cas de menace imminente. Un changement d’adresse, par exemple, doit pouvoir être opéré dès qu’on voit le danger arriver.

Perrine Sallé: J’attends des mesures de sécurité effectives au sein des commissariats, postes de police etc. Des portiques, un contrôle renforcé, plus de caméras. Certains de ces établissements n’ont rien de tout ça. Mais il faut aussi permettre aux services de renseignements d’appréhender ces attaques correctement en renforçant leurs moyens. Et ça se traduit par des moyens matériels et des effectifs plus importants

Que représente, pour vous, l’hommage rendu à la policière victime du meurtre à Rambouillet?

Christophe Girard: Ce que je ne comprends pas, c’est l’absence d’Emmanuel Macron à cet hommage national. Pourquoi avoir délégué cette cérémonie au Premier ministre? Aurait-il été présent si la victime était une policière de terrain?  

Perrine Sallé: Un temps de recueillement reste nécessaire. C’est aussi un bel hommage rendu à ces petites mains, les policiers et policières administratifs, que l’on a tendance à oublier. Et puis, la Légion d’honneur reste une bonne chose, notamment pour sa descendance et les avantages qu’une telle décoration peut octroyer. Seulement, ça ne la fera pas revenir. Il faut des actions concrètes. 

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