Cambodge : Douch, ancien tortionnaire khmer rouge, est mort – Le Monde

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Kaing Guek Eav, alias « Douch », devant les Chambres extraordinaires au sein des tribunaux cambodgiens, à Phnom Penh, le 5 décembre 2008.

Devant ses juges, un jour d’avril 2009, Kaing Guek Eav, alias « Douch », avait récité ces vers d’Alfred de Vigny, dans un français à peine compréhensible : « Gémir, pleurer, prier, est également lâche ; fais énergiquement ta longue et lourde tâche ; dans la voie où le sort a voulu t’appeler ; puis après, comme moi, souffre et meurs sans parler. » Quelques secondes de vérité pour résumer une vie d’obéissance, de stoïcisme et de tristesse. L’ex-dirigeant de la prison de S21, au Cambodge, incarnation morbide de la folie meurtrière des Khmers rouges (1975-1979), est mort « à l’hôpital » mardi 1er septembre, dans son pays, a annoncé un porte-parole du tribunal cambodgien. Il avait 77 ans.

Kaing Guek Eav était né le 17 novembre 1942, dans le village de Poevveuy, dans une famille de paysans d’origine chinoise, pauvres et endettés. Discipliné, il éprouve un grand respect pour ses instituteurs – ce qui ne l’empêchera pas, plus tard, d’en envoyer plusieurs à la mort, après les avoir fait torturer. Il entre au lycée Sisowath de Phnom Penh, où il passe le baccalauréat, puis devient professeur de mathématiques dans le collège de Skoun, à 75 kilomètres de la capitale.

En 1968, il rejoint le Parti communiste clandestin, après l’arrestation de trois de ses étudiants. Lui-même est emprisonné pendant deux ans. A sa libération, il gagne le maquis, où il est accueilli à bras ouverts par les Khmers rouges – une poignée de révolutionnaires se réclamant du marxisme dont le monde ignore encore tout.

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Cette « révolution de la forêt » est implacable. Elle entend libérer le pays de la dictature de Lon Nol, allié des Américains pendant la guerre du Vietnam. Elle prétend aussi accoucher d’un homme nouveau, pur, libre des influences occidentales, à l’abri de la corruption des villes. Elle compte, surtout, beaucoup d’ennemis : Saloth Sar, alias Pol Pot ou « frère numéro un », voit des espions et des contre-révolutionnaires partout. Aussi, dans les zones qu’ils contrôlent, les Khmers rouges arrêtent, interrogent et exécutent quiconque pourrait s’opposer à eux. En 1971, Douch, serviteur zélé de la cause communiste, est chargé de diriger le « bureau 13 » (M13), un centre de prisonniers situé à Amleang, dans la province de Kompong Speu.

Techniques perverses

Dans ce camp, au cœur de la jungle, se dessinent les prémisses de l’horreur khmère rouge. Des confessions grotesques sont extorquées sous la torture, à laquelle Douch participe parfois en personne.

Cet homme mince, aux dents déchaussées et au regard perçant, fait régner la terreur. Pas un jour ne s’écoule sans que des détenus soient exécutés, après avoir signé leurs aveux. « A te supprimer, nulle perte ; à te garder en vie, nul profit », dit un slogan khmer rouge.

Douch, pourtant, sait aussi se montrer affable, voire mielleux. Ainsi, lorsque François Bizot, un membre de l’Ecole française d’Extrême-Orient, est fait prisonnier, il s’assure qu’il ne manque de rien. Et, dans ce cas précis, tente méticuleusement d’établir si le jeune ethnologue est, ou non, un espion. En discutant avec le Français, Douch se livre, justifie d’avance le déluge de sang qui est sur le point d’engloutir le pays. « Peu importe l’ampleur du sacrifice, ce qui compte, c’est la grandeur du but que l’on s’assigne », lance-t-il un jour à François Bizot, qui retranscrira ces mots dans son récit Le Portail (La Table ronde, 2000).

Après trois mois d’interrogatoires, usant de toutes les techniques perverses de manipulation mentale, Douch le libère, semblant convaincu de son innocence – ou mû par une étrange volonté de laisser un témoin vivant. Ou tout simplement, comme il l’affirmera plus tard, parce qu’il en a reçu l’ordre de Pol Pot.

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Le 17 avril 1975, les Khmers rouges entrent dans Phnom Penh, qu’ils vident de ses habitants. Leur priorité est de se débarrasser des « ennemis de la révolution », des espions à la solde des Etats-Unis, de l’URSS et, surtout, du Vietnam – un allié théorique, mais avec qui un conflit se prépare. Le modèle de M13 est répliqué à l’échelle du pays : une vaste toile d’araignée de prisons, de camps de rééducation, de sites d’exécution et de charniers. A leur sommet, le « centre de sécurité 21 », abrégé en S21, est installé en janvier 1976 dans un ancien lycée de Phnom Penh : Tuol Sleng.

Douch est d’abord nommé vice-président chargé du groupe d’interrogateurs, puis, en mars 1976, devient le seul responsable du camp. Il s’entoure de ses anciens subordonnés de M13, en qui il a toute confiance, et recrute comme gardiens des adolescents, car ils sont selon lui « comme une feuille blanche », facilement endoctrinables.

A leur arrivée, les détenus sont photographiés, puis interrogés. Trois méthodes sont distinguées : la méthode « froide » – persuader le détenu de coopérer, au moyen de la propagande ; la méthode « chaude » – insultes et tortures ; et enfin la « mastication » – établissement d’un lien de confiance, puis tortures si le détenu refuse d’avouer ce qui lui est reproché. Dans les faits, presque tous les prisonniers subissent la méthode « chaude » : électricité, suffocation, ongles arrachés, coups. Une fois les aveux signés, le « réseau » de « complices » mis au jour, les détenus sont envoyés à Choeung Ek, un centre d’exécution en périphérie de la capitale, où ils sont froidement abattus.

« Ecraser » tous les détenus

La machine de mort khmère rouge, comme l’a appelée le cinéaste franco-cambodgien Rithy Panh dans un de ses films, est aussi une machine bureaucratique. Les confessions annotées de la main de Douch, les photographies, les règlements destinés aux détenus et aux employés sont autant de témoignages de l’horreur du système.

Des paysans s’accusent d’être à la fois des espions du KGB et de la CIA – des organisations dont ils n’ont, de toute évidence, jamais entendu parler auparavant. Une femme « reconnaît » avoir déféqué sur les légumes d’un potager sur ordre des services secrets américains.

Douch croyait-il un mot de ces confessions aberrantes ? Etait-il autre chose qu’un exécutant zélé ? A son procès, des témoins ont rapporté des actes de cruauté gratuite. Un jour, dans la salle occupée par les artistes – une poignée de peintres et de sculpteurs employés à réaliser des œuvres de propagande –, il ordonne ainsi à deux prisonniers de se battre entre eux, à coups de tuyau en caoutchouc. Un autre jour, une détenue vietnamienne arrive à S21 avec un bébé dans ses bras ; celui-ci est jeté du dernier étage du bâtiment.

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Alors que le pays est en difficulté face au Vietnam, la paranoïa s’empare des hauts responsables khmers rouges. Les purges s’enchaînent, les arrestations se multiplient. Plus de 12 000 personnes – peut-être 15 000, voire 18 000 – sont exécutées à S21.

En janvier 1979, le régime s’effondre et Douch reçoit l’ordre d’« écraser » tous les détenus. Les quatre derniers sont attachés à des lits et achevés à coups de baïonnette. Le 7 janvier, l’armée vietnamienne entre dans Phnom Penh et découvre le bâtiment du lycée, fraîchement abandonné. Les cadavres sont là, ainsi que des milliers de documents, éparpillés au sol, mais intacts. Douch, curieusement, n’a pas cherché à détruire les preuves.

Kaing Guek Eav, à gauche, posant aux côtés d’une personne non identifiée, dans un document non daté archivé au Centre de documentation du Cambodge.

Il prend la fuite avec les Khmers rouges, redevenus des maquisards. En 1986, il est exfiltré en Chine – un pays qui soutient la guérilla –, et il revient au Cambodge en 1989. Les Khmers rouges lui confient des fonctions administratives dans les villes qu’ils contrôlent encore.

Le mouvement s’étiole, et Douch perd peu à peu le contact avec ses hauts dirigeants. En 1995, pourtant, il est victime d’un mystérieux cambriolage, au cours duquel sa femme est assassinée. Douch y voit la main de Pol Pot, qui aurait tenté de se débarrasser d’un témoin gênant.

Trous de mémoire opportuns

Après la mort de son épouse, Douch se tourne vers Dieu. Il fréquente une des Eglises évangéliques qui pullulent dans ce pays en reconstruction, y fait baptiser ses enfants. Il s’engage aussi dans une ONG américaine qui vient en aide aux personnes déplacées.

S’est-il converti au christianisme, la religion du pardon, pour échapper à un karma bouddhique décidément trop lourd à porter ? Ou a-t-il, par pragmatisme, choisi la religion des étrangers qui lui fournissaient un emploi ? Il semble, en tout cas, décidé à regarder son passé en face.

En mars 1999, un photographe irlandais, Nic Dunlop, qui a une photo de lui dans son portefeuille, le reconnaît et se confronte à lui. Il commence par nier, mais ne prend pas la fuite. Le reporter revient à la charge. Le 22 avril, Douch admet être le tortionnaire de S21. Quelques semaines plus tard, il est arrêté et emprisonné.

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Depuis sa cellule, Douch présente ses excuses et endosse la totale responsabilité des crimes commis sous son autorité, tout en affirmant n’avoir fait qu’obéir aux ordres.

En 2009 s’ouvre son procès, devant les Chambres extraordinaires au sein des tribunaux cambodgiens, un tribunal mixte parrainé par les Nations unies. Mais si l’accusé fournit de nombreux détails sur l’organisation de S21, il manie aussi les silences, les trous de mémoire opportuns et les ambiguïtés.

Il laisse d’ailleurs se développer deux stratégies de défense contradictoires. Tandis que son avocat français tente d’obtenir une peine allégée en échange d’une reconnaissance de culpabilité, son avocat cambodgien s’entête à exiger sa libération. Au dernier jour de son procès, et contre toute attente, il donne raison au second. Ce coup de théâtre jette irrémédiablement le doute sur la sincérité de son repentir.

En 2010, il est condamné pour « crimes contre l’humanité, torture et meurtres » à trente-cinq années de prison. Sa peine est aggravée à la perpétuité en appel deux ans plus tard. Avec sa mort se tourne une page de l’histoire khmère rouge. Celle d’un homme qui, en dépit de sa contrition affichée, n’a pas livré toutes ses vérités.

17 novembre 1942 Naissance à Poevveuy

1971 Responsable du camp khmer rouge M13

1976 Directeur de S21

1999 Reconnu et arrêté

2012 Condamné à la perpétuité

1er septembre 2020 Mort à 77 ans

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