Y aura-t-il des irrégularités lors de l’élection américaine ?

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Y aura-t-il des irrégularités lors de l’élection américaine ?

En 2021, la Maison Blanche aura potentiellement un nouvel occupant. Le souvenir amer des élections de 2016 est toujours vivace. Le mandat
présidentiel actuel touchant à son terme, de nouveaux défis émergent. Ou, plus précisément, le chaos provoqué par la situation sanitaire préoccupante
cristallise encore plus l’absence de maîtrise de l’exercice du droit civique de vote.

On ne va pas parler de désinformation aujourd’hui. Le sujet est tellement énorme, avec tellement de ramifications, c’est difficile de le décortiquer avec objectivité et lucidité « en passant ». Plutôt, penchons-nous sur le fonctionnement de l’élection américaine. Il ne s’agit pas seulement de son aspect technologique ; les insuffisances liées aux financements publics sont autant, si ce n’est plus, coupables des problèmes qui se dessinent déjà à
l’horizon.

Alors, déso pas déso si vous voulez juste un « ouais, c’est les Russes qui ont tout hacké » ; à la place, vous aurez une
réponse nuancée à une question pas si simple : y aura-t-il des irrégularités lors de l’élection américaine ?

 

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Comment marche l’élection présidentielle américaine

Si vous pensez tout comprendre au fonctionnement du scrutin, c’est qu’on vous l’a mal expliqué. Un ensemble de modalités diverses font que l’élection présidentielle américaine est l’un des scrutins les plus complexes au monde, qu’il s’agisse des aspects logistiques, financiers ou légaux. Essayons donc de simplifier pour identifier les points les plus significatifs pour ce qui suit :

  • Il s’agit d’un scrutin indirect : les électeurs américains éligibles votent pour le Collège électoral (lequel est donc élu au suffrage universel ayant lieu dans chaque État). Ce Collège – composé de « grands électeurs » – ensuite élit par vote direct le président et le vice-président. Pour rappel, le vote concerne le couple (le fameux ticket) : le colistier est sélectionné pendant les campagnes pour l’investiture, puis annoncé à la Convention nationale du parti soutenant le candidat à la présidence. On ne va pas discuter ici le processus de campagne des Primaires ni son coût, mais vous imaginez bien comment ces faits se sont progressivement traduits par le bipartisme que l’on connaît aujourd’hui.
  • Le processus est régi par des règles inscrites dans la Constitution américaine (article 2 et le Douzième Amendement). Pour qu’un candidat gagne, la majorité absolue au Collège électoral est requise (soit un minimum de 270 voix « pour » des 538 votants).
  • Bien que constitutionnellement régi, le processus électoral est significativement influencé par chacun des États. Ces derniers définissent ainsi les règles de désignation des grands électeurs et du choix des candidats. Ainsi par ex., un candidat doit se déclarer dans
    chacun des États où il souhaite obtenir des voix de grands électeurs.
  • Le processus électoral prend environ un an (pour un mandat présidentiel de quatre ans, ponctué par ailleurs d’élections à mi-mandat. Mais passons, c’est sans rapport avec le sujet traité dans la suite.)

Comme son nom ne l’indique pas, le jour de l’élection présidentielle – Election Day, pour les intimes – ne permet pas d’élire le prochain couple présidentiel. Seul le vote du Collège électoral compte pour désigner le ticket gagnant. Le vote populaire désigne donc le nombre total de citoyens ayant voté pour tel ou tel candidat par l’intermédiaire des grands électeurs auxquels ils ont apporté leur suffrage. (Je sais, c’est ardu, faut suivre…) La proportion de grands électeurs par État est définie par la somme des représentants (députés) et sénateurs.

L’effet kiss cool est la répartition des votes au sein du Collège électoral. La règle générale est que le mode de scrutin donne toutes les voix de l’État (winner-takes-all) au candidat arrivé le premier dans le vote populaire. Ceci est vrai quelle que soit l’avance d’un candidat par rapport à un autre. Pour rappel, en 2000, le candidat démocrate Al Gore avait 550 000 voix de plus que son adversaire républicain George Doubleyou Bush au vote populaire ; or, les 550 voix
d’avance que Bush a obtenues en Floride
ont résulté en un vote en sa faveur de tous les grands électeurs de cet État : Bush a ainsi remporté l’élection au niveau fédéral. (Seuls deux États, le Maine et le Nebraska, font
une sorte de proportionnelle.)

C’est pourquoi on observe parfois des disparités majeures dans le nombre de voix populaires pour un candidat et celles en sa faveur niveau grands électeurs. C’est aussi pourquoi les fameux swing states sont aussi importants : dans ces États où règne le coude à coude,
remporter le vote populaire signifie remporter le vote unanime des grands électeurs.

Pour finir cette partie, précision : le vote populaire a lieu début novembre (le 3 en 2020) ; le vote du Collège électoral se tient début décembre.

Et le COVID dans tout ça ?

Glad you asked! La situation sanitaire est préoccupante, à la suite de politiques publiques désastreuses et au développement d’une communauté anti-masques qui ne cesse de croître, enhardie, entre autres, par les idées délirantes Qanon.

Le souci avec le coronavirus est qu’il se préoccupe autant de démocratie que Trump. Ainsi, les problèmes d’infrastructures et techniques préexistants sont rendus d’autant plus complexes par les mesures sanitaires. Le déroulé du vote populaire s’en trouve perturbé. Habituellement, une partie se fait par courrier postal, le reste dans les bureaux de vote, par le biais d’ordinateurs de vote.

En 2020, une majorité des votes sera exprimée par courrier postal :

Des gens ne pourront pas se rendre au bureau de vote physiquement (interdiction formelle liée à une fermeture administrative des bureaux) ; D’autres seront dans un autre Etat, en dehors de leur juridiction électorale, avec interdiction de voyager.

Les délais sont totalement insuffisants pour l’achat (à condition d’avoir le budget) d’équipement et du logiciel en capacité de gérer sans accroc le volume de votes par courrier. J’entends déjà les cris d’orfraie expliquant que les US sont modernes et ont équipé en technos suffisantes
partout. Alors, au risque de décevoir, l’état des lieux est un peu différent de cette technoidylle.

En 2002, le HAVA (Help America Vote Act) est promulgué avec pour objectif d’accélérer l’entrée de TIC dans le domaine électoral. Un accent particulier est mis sur la transformation numérique rapide des modalités de scrutin dans les bureaux de vote. Le menu souci avec le HAVA est la dotation unique : une somme globale était octroyée à l’époque, déjà largement dépensée. L’évaluation la plus récente et précise porte l’investissement urgent nécessaire pour assurer la sincérité du scrutin à venir dans les conditions sanitaires à 4 milliards USD. Fin juillet, le New York Times spécifiait que le Congrès a promis un budget de 400 millions USD, somme elle-même sujette à d’intenses querelles entre Démocrates et Républicains.

Ainsi, en 2020, un bureau de vote typique et chaque aspect du processus électoral sont entièrement dépendants de solutions techniques, qu’elles
soient logicielles ou matérielles (ordinateurs de vote). De nombreux fournisseurs de ces solutions sont des sociétés de droit privé ; l’outsourcing de pans entiers de la gestion du scrutin est galopant. Et, sans surprise, il n’y a pas de plateforme logicielle « standard » permettant d’harmoniser la même fonction partout. Les ordinateurs de vote, fournis par différents sous-traitants, sont vieillissants et ont des vulnérabilités connues, démontrées et non-corrigées depuis des années.

Même si le vote fait partie des infrastructures critiques depuis 2017, le résultat fort et concret se fait un peu attendre. Un financement
de 2,2 millions USD est octroyé
par le Department of Homeland Security (l’équivalent du Ministère de l’Intérieur) en mars 2020 : les outils de protection qu’il permet d’obtenir ne seront opérationnels que dans une centaine de bureaux pour le 3 novembre. Le State Department a fléché un budget de 10 millions USD pour un bug bounty où toute information liée à une action hostile au vote sera récompensée. On a même vécu pour voir l’un des constructeurs d’ordinateurs de vote changer son fusil d’épaule : au lieu d’agresser des hackers éthiques, il commence à solliciter la divulgation coordonnée de
vulnérabilités et lancera un bug bounty en 2021.

Quel modèle de menaces pour ces élections ?

Maintenant que vous avez une meilleure idée de ce qui se joue, permettez-moi de vous porter le coup de grâce avec une brève discussion du
modèle de menaces y afférent.

Dans ces conditions d’urgence sanitaire, le vote populaire par courrier devient l’approche privilégiée. Pour avoir une idée de la complexité logistique du truc, pensez au fait que ce mode de vote a atteint 21% en 2016 ; l’estimation est que 75% des électeurs américains seront en mesure de voter par courrier pour cette élection présidentielle. Cela représenterait 80 millions de bulletins attendus dans les bureaux de vote. Il s’agit ainsi de tous les problèmes qu’on peut imaginer : des bulletins qui ne parviennent pas à temps aux électeurs aux difficultés de leur prise en charge par les bureaux et la communication des décomptes finaux.

Seuls cinq États disposent d’un système universel de vote par courrier. Comme les mesures sanitaires sont gérées par chaque État, les fermetures de bureaux ou encore les prérequis pour voter par courrier varient grandement. Ainsi, dans certains États, le COVID n’est pas une raison recevable de ne pas se rendre personnellement dans les bureaux, mettant ainsi beaucoup face à un dilemme cornélien. Des décisions de justice et autres
changements de dernière minute peuvent également perturber le déroulement du scrutin.

Comme indiqué plus haut, le numérique est partout dans le processus électoral mais avec une fragmentation et des disparités conséquentes,
augurant davantage de confusion que des solutions. Un récent exemple est le chaos suscité par les listes d’émargement numériques : elles dysfonctionnent, truffant ainsi de difficultés et problèmes la vérification des personnes et leur éligibilité. Le résultat de ce genre de confusion est des queues interminables de gens qui s’agglutinent devant les bureaux de vote : idéal par temps de pandémie…

Enfin, des délais significatifs (des jours, voire des semaines) dans la communication des décomptes du vote populaire sont à craindre. S’y ajoutent la confiance différentielle que les sympathisants des deux plus gros partis politiques ont dans le vote par courrier. Trump a déjà hurlé à la fraude qu’un tel mode de
vote permet, spéculation largement démentie par les faits. Les Démocrates sont bien plus susceptibles que les Républicains de voter par courrier (et surtout dans des swing states importants). Ainsi, le
scénario où Trump est gagnant puis battu
, au fur et à mesure que les votes populaires arrivent et infléchissent les résultats du Collège électoral, est tout à fait probable.

La suite ne s’annonce pas tout à fait comme une promenade de santé.

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