Villes et pandémie : devenir smart ou disparaître ?

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Villes et pandémie : devenir smart ou disparaître ?

La crise a mis les grandes villes à rude épreuve dans le monde. La concentration urbaine est clairement un risque de propagation plus rapide de pandémie, quand l’interconnexion de ces grandes métropoles, qui sont aussi d’important hubs aériens ou maritimes, les exposent plus facilement à l’arrivée régulière de ces pandémies.

Le confinement et donc la fin des échanges physiques entres citadins a été la réponse pour gérer l’urgence. Mais à moyen terme, le modèle urbain a t-il atteint ses limites ? Va t-on voir un frein à l’exode rural vers les grandes villes partout dans le monde ? Quel rôle va jouer la technologie dans le prochain modèle ?

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GreenSI explore quelques initiatives dans le monde qui montrent que ce n’est pas si simple.

Concernant la fin de l’urbanisation dans le monde, les spécialistes en doutent. Pourtant, à chaque crise, le souhait de quitter la ville augmente, mais le genre humain a aussi la mémoire courte et ces crises ont été jusque là assez espacées pour que les villes restent attractives pour d’autres.

Et puis le risque sanitaire n’est pas non plus nouveau.

L’hygiène a de longue date été lié à l’urbain avec “l’hygiénisme”, un courant qui a adapté la ville avec le passage du seau au robinet d’eau, de la fosse d’aisances à la station d’épuration ou du tas d’ordures à l’usine d’incinération. La ville a de tout temps amélioré ses infrastructures et ses équipements dédiés à la salubrité (voir l’ouvrage de Stéphane Frioux sur le sujet). Le coronavirus, par son incroyable propagation, ne fait que pousser plus loin les villes pour l’amélioration de leurs infrastructures de protection “by design”. Le numérique a un rôle à y jouer.

Cette crise a montré comment on pouvait limiter les échanges physiques entre habitants avec plus de numérique, que ce soit le smartphone, l’internet ou le paiement sans contact, pour ne citer qu’eux. Et ça, historiquement, c’est nouveau. Ces moyens n’existaient pas à cette échelle lors des crises mondiales précédentes.

Cette crise a aussi démontré qu’une nouvelle forme d’organisation des villes pour gérer l’espace public comme le centre de pilotage connecté de l’espace urbain OnDijon, inauguré en 2019 dont GreenSI a déjà parlé (voir billet), pouvait être “détourné” en centre de crise pour gérer la ville en période de confinement (voir article). Les retours d’expérience sont intéressants et éclaireront celles, comme Angers, qui ont engagé des projets dans ce sens.

Ceci permet de comprendre comment la mise en œuvre de plateformes de collecte et d’analyse de données, de communication sur le territoire, permettent d’activer dynamiquement des scénarios de pilotage et de faire plus facilement face aux incertitudes de la période actuelle. On peut donc penser que ces projets d’organisation vont se développer et que les nouveaux élus municipaux à la fin du mois – en période de crise – auront une vision nouvelle pour conduire le développement urbain que leur prédécesseurs.

Le Japon vient d’ailleurs d’adopter une loi qui ressemble à une première dans le monde. Elle vise à faciliter la création de villes intelligentes qui chercheraient à résoudre les différents problèmes sociaux du pays tels que son le dépeuplement et surtout le vieillissement de sa population, en autorisant l’intelligence artificielle par exemple.

La recherche de ce prochain modèle d’organisation administrative et collaborative repensée qui s’appuiera sur des services à distance et de la télémédecine, est engagée. Pour éviter les problèmes d’acceptation par les citoyens, comme on va le voir à Toronto, les autorités locales japonaises vont créer elles-mêmes des instances de concertation publiques-privées incluant des experts des secteurs, dont les projets devront être approuvés par les citoyens. 

Mais mieux organiser la résilience des services est une condition nécessaire mais pas suffisante, si on se penche sur la récente expérience de Toronto. Annoncé le mois dernier, le volet économique de la crise aura aussi eu raison du projet très controversé projet de ville intelligente de Toronto, Quayside, porté par Sidewalk Labs, une filiale de Google. Cette incursion d’un nouvel acteur du numérique dans le monde de l’urbanisme n’aura donc pas lieu, après 2½ ans de hauts et de bas (voir : le projet SmartCity de Google à Toronto repart).

Ce projet prévoyait la création d’un jumeau numérique de la ville, sur lequel les systèmes intelligents opéreraient pour optimiser la gestion des services urbains. Pour cela, il prévoyait de déployer beaucoup plus de capteurs que ceux que l’on trouve actuellement, généralement limités au fonctionnement des équipements, notamment avec une identification des habitants pour activer des services. Une collecte de données jugée trop intrusive par les détracteurs du projet.

Certains “romantiques” y voient l’échec d’une construction portée par une entreprise capitaliste, critiquée pour son exploitation des données personnelles, là où le politique, et uniquement lui, devrait être souverain.

Cependant cette vision n’est pas partagée mondialement, là où l’investissement privé peut urbaniser de nouveaux quartiers et financer leur sortie de terre. D’autres projets de villes intelligentes importantes initiés par des sociétés privées sont en ce moment à l’étude dans le monde, comme celui de Woven City de Toyota au pied du Mont Fuji au Japon pour reconvertir un site industriel abandonné par l’entreprise. Bill Gates a aussi son projet, beaucoup moins écologique, à 60km de Phoenix en plein désert, ce qui pose la question de son alimentation en eau. L’aménageur est créé et les études sont en cours…

GreenSI a une vision beaucoup plus pragmatique de l’arrêt de Quayside, qui traduit le réalisme économique d’un acteur qui avec la crise économique annoncée fait du ménage dans ses projets comme il le fait régulièrement dans ses services en ligne (voir le cimetière des produits Google). Google ne voit plus de rentabilité dans un projet immobilier très ambitieux en terme de réinvention des infrastructures urbaines (espaces publics modulables, pistes cyclables chauffantes, galeries souterraines pour des robots-livreurs…). Et ça c’est un signe de turbulences sur le radar de la smart city.

L’arrêt du projet de Toronto est une alerte pour tous les projets de nouveaux quartiers modèles innovants en matière d’urbanisme, d’écologie et de technologies numériques. Des moyens en dizaines de millions de dollars ont été mis en place pour étudier, animer des groupes, imaginer de nouvelles solutions. Google n’est pas non plus connu pour manquer d’ambition ou de savoir-faire technologique. C’est donc un échec de gouvernance qui ne simplifiera pas le financement de cette nouvelle résilience que les grandes villes, de plus en plus exposées, vont devoir aborder.

Comme au Japon, l’engagement de l’État va certainement être nécessaire pour fixer un cadre permettant d’attirer les investissements, tout en mettant des limites raisonnables à l’usage de la technologie en fonction des finalités recherchées. Superviser 24h/24h un habitant chez lui peut paraître une atteinte à la vie privée, sauf peut-être si c’est avec son accord et que cela permet une hospitalisation à domicile qui lui sauve la vie. Tout est relatif et l’importance d’un cadre est claire.

Notons que le Japon a une longue histoire de diffusion et d’acceptation de la technologie dans la société, notamment la robotique.

Singapour, l’île, ville, État, est un cas d’école d’alignement des objectifs locaux et nationaux. A Singapour les investissement pour développer une smart city remontent à une dizaine d’année dans le cadre d’un vaste projet de “Smart Nation“. La ville est régulièrement citée dans le haut des classements des villes les plus intelligentes.

 

Pendant cette crise, la ville a développé très tôt plusieurs services digitaux dont le suivi des malades “façon StopCovid” grâce à son expérience du SRAS en 2003. La collecte de données sur l’épidémie est généralisée (surveillance de la température, enregistrement des symptômes, rues où habitent les malades…), le tout restitué sur des cartes interactives. L’OMS considère que la gestion de la crise y a été un succès riche d’enseignements pour les prochaines pandémies dans la région. La traçabilité et la diffusion des données est un facteur souvent cité pour expliquer la très faible mortalité relative au nombre de personne infectées, qui s’explique par l’absence d’explosion de la contagion une fois arrivée sur l’île.

C’est pourtant une des villes dans le monde où la densité de population est significative (7.876 h/km² en 2019). Singapour aura donc trouvé une forme d’organisation poussant plus loin la résilience de la ville en cas de pandémie. Celle-ci passe par une communication et des échanges de données permanents avec les habitants.

Réussite à Dijon pour piloter l’espace public en période de confinement, critiques sur la confidentialité et du respect de la vie privée à Toronto, fortes turbulences en France avec l’application mobile StopCovid lancée cette semaine alors que c’est un succès à Singapour, stimulation par loi au Japon…

La question de l’évolution des villes avec le numérique ne dépend pas que de la technologie mais bien de l’acceptation de la technologie auprès des habitants.

 

En France, même le député Jean-Luc Mélenchon s’est fait piégé par une “fake news” qu’il avait lue sur Internet, en demandant publiquement au pupitre de l’Assemblé nationale, à ceux qui avaient son numéro dans leurs contacts, de l’effacer car l’application StopCovid pouvait y accéder. Pourtant l’application a passé tous les tests, de l’ANSSI, de la CNIL, de hackeurs influenceurs, a été présentée à l’Assemblée et revue plusieurs fois sa copie pour intégrer tous ces retours, dans des délais très courts. Son taux de téléchargement, son adoption et son taux de conservation par les français seront des indicateurs intéressants de l’acception ou de la résistance, rationnelle ou irrationnelle, de la technologie sociale en France.

Les fantasmes réguliers autour de l’intelligence artificielle que l’on voit surgir, le refus des compteurs Linky et donc d’un réseau électrique plus intelligent, ou du lien entre la 5G et le développement du coronavirus qui circule sur les réseaux, démontrent malheureusement que la manipulation de l’opinion est facile pour des groupes d’opposition à la technologie.

Mais ceci pose également la question du développement d’un modèle hétérogène, où certaines villes se différencieront par une adoption réussie du numérique et d’autres par une non utilisation volontaire et affichée. Aux citoyens de choisir où ils ont envie de vivre. La communauté Amish aux États-Unis (présente notamment en Pennsylvanie) montre qu’il est possible de mener une vie en se tenant à l’écart du progrès technologique.

Mais la question de mieux protéger les citoyens reste une nécessité dans les deux modèles. Ce niveau de protection nécessaire augmente avec des crises sanitaires comme le coronavirus. La taille de la ville et sa densité étant des variables de cette équation, les villes qui renonceront à la technologie auront certainement des tailles plus petites. En revanche, la technologie permettra de dépasser ces limites pour des villes plus grandes, dont le modèle ne serait pas durable. Les grandes villes denses n’auront donc pas d’autre choix que de réussir l’acceptation du numérique et d’une plus forte éducation des populations dans son usage.

Ainsi la crise actuelle nous révèle ce que l’on savait peut-être déjà, avant tout projet la question de la perception technologie par les habitants devient un point de passage essentiel pour orienter son modèle dans la bonne direction.

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