« Vendredi matin, j’ai eu honte et j’ai fait défection » : entretien avec un ancien haut responsable du régime Loukachenko – Le Monde

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Des manifestants brandissent des photos de compatriotes blessés lors des rassemblements contre le président biélorusse, Alexandre Loukachenko, le 15 août à Minsk.

Pavel Latouchko est l’un des plus hauts responsables du régime Loukachenko à avoir publiquement rejoint le camp de la contestation, après les fraudes au scrutin présidentiel du 9 août et la contestation qui s’en est suivie. Diplomate de formation, M. Latouchko fut ministre de la culture sous Alexandre Loukachenko, entre 2009 et 2012, et ambassadeur en France, en Pologne, en Espagne… Il est aujourd’hui directeur du théâtre national Ianka Koupala, à Minsk. Il explique au Monde les raisons qui l’ont poussé à faire défection et l’état d’esprit dans lequel se trouve l’élite biélorusse.

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Comment avez-vous pris la décision de faire défection ?

Vendredi matin, en regardant encore et encore les vidéos de violences qui circulaient sur Telegram, j’ai eu honte d’être biélorusse. Que des Biélorusses puissent être si cruels et violents avec leurs concitoyens. Pendant la seconde guerre mondiale, nous avons perdu un tiers de notre population, mais, hormis cet épisode, notre histoire n’est pas une histoire de violences. Dans le même temps, j’ai aussi ressenti une grande fierté devant cette mobilisation, devant le courage de mes concitoyens. J’ai décidé que je ne pouvais pas rester à l’écart et silencieux face aux coups, aux détentions arbitraires, aux actes d’humiliation. Aujourd’hui à Minsk, chaque personne que je rencontre connaît quelqu’un qui a souffert de cette répression. J’ai donc annoncé publiquement rejoindre l’opposition.

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Il faut aussi regarder ce qui s’est passé ces derniers mois. Ce n’est pas seulement l’ampleur de la contestation qui est sans précédent, mais celle des fraudes et des manipulations, même selon les standards biélorusses. Dans quelles proportions les résultats ont été inversés [en faveur de M. Loukachenko], je ne le sais pas, et ce n’est pas certain qu’on le sache un jour : beaucoup de documents des commissions électorales et de bulletins ont été détruits.

Vous ne découvrez pas non plus la nature de ce régime…

Mon frère, décédé, m’a toujours reproché de servir ce régime. Personnellement, j’ai toujours pensé que je pouvais travailler à changer les choses. Quand j’étais ministre de la culture, j’étais le seul ministre à m’exprimer en langue biélorusse [peu usité, le biélorusse est souvent un signe de distinction politique, prisé notamment par les opposants historiques], et j’ai reçu pour cela des critiques.

Mais c’est surtout en tant que diplomate que j’ai exercé. Le ministère des affaires étrangères a toujours été à la marge du régime, parfois même en opposition avec le pouvoir politique. En 2010, nous avons subi une première défaite, un premier retour en arrière [l’élection présidentielle avait déjà donné lieu à des contestations et à des violences]. Ensuite, notre mission a largement consisté à obtenir une levée des sanctions européennes [ce qui sera fait début 2016]. De là vient notre frustration : aujourd’hui c’est une nouvelle défaite, un nouveau retour en arrière. Toute confiance envers ce pouvoir est perdue.

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