Valéry Giscard d’Estaing, le réformateur incompris – Le Monde

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Valéry Giscard d’Estaing, alors ministre des finances, lors d’une rencontre avec le président américain John Fitzgerald Kennedy, à Washington, le 20 juillet 1962.

Editorial du « Monde ». En janvier 2002, alors âgé de 75 ans, Valéry Giscard d’Estaing avait coorganisé avec le Centre d’histoire de Science Po une série de colloques intitulés « Les années Giscard ». L’initiative, venue après la publication de nombreux livres, était inédite. Pour la première fois un ancien président de la République s’employait à graver son mandat dans le marbre, et cela témoignait de la double obsession qui l’animait depuis que François Mitterrand l’avait battu le 10 mai 1981 : plaider sa cause inlassablement pour que, de nouveau, les Français l’aiment.

Jamais, pourtant, au cours de sa longue vie d’après, l’élu du Puy-de-Dôme n’est parvenu à ressusciter l’élan de sa campagne victorieuse de 1974. Si la disparition de François Mitterrand et celle de Jacques Chirac ont suscité une intense émotion populaire dans le pays, celle de Valéry Giscard d’Estaing, le 2 décembre, incline davantage à une réflexion sur l’apport de son mandat. Tel était le personnage : brillant et égotique, hypersensible et emmuré. « Narcisse, homme d’Etat », disait de lui son ancien premier ministre, Raymond Barre.

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Ses proches l’ont admiré, très peu l’ont aimé. Aux yeux des Français, il reste un incompris tant le contraste est fort entre le début de son septennat marqué par un feu nourri de réformes de société et sa fin quasi monarchique où, caricaturé en Louis XV, il s’est enferré dans l’« affaire des diamants ».

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Le « Valy » de 1974 avait su saisir l’ébranlement suscité dans la société française par Mai 68. En moins de deux ans, l’âge de la majorité est abaissé à 18 ans, la saisine du Conseil constitutionnel élargie, les écoutes téléphoniques sont supprimées, l’ORTF est éclaté, les femmes sont promues et la dépénalisation de l’avortement est votée, en dépit des fortes réticences de son entourage. Sept ans plus tard, son projet de faire de la France « une société libérale avancée » échoue, sans possibilité de retour.

Une parenthèse libérale

Pétri d’américanisme, « VGE » s’est rapidement heurté au conservatisme et à l’appétit des néogaullistes, qui avaient contribué à le faire élire. Le 25 août 1976, son premier ministre, Jacques Chirac, lui remet la démission de son gouvernement en déclarant ne pas « disposer des moyens » pour conduire sa politique. C’est l’unique fois, sous la Ve République, que le divorce est provoqué par l’hôte de Matignon. Cinq ans plus tard, la direction du RPR donne pour consigne à ses troupes de faire voter Mitterrand au second tour de l’élection présidentielle plutôt que de le soutenir. Jusqu’à la fin de sa vie, « VGE » mettra sa défaite sur le compte de cette « trahison ».

Mais d’autres causes existent : la succession de deux chocs pétroliers qui met brutalement fin aux « trente glorieuses » ; l’impopularité de Raymond Barre, qu’il a chargé de libéraliser l’économie ; la structuration trop tardive de la nébuleuse centriste, sans oublier la personnalité du président. Au fil des épreuves, le bourgeois éclairé, auquel tout a réussi, se mue en un monarque distant et capricieux d’une fin de mandat anachronique. Les safaris en Afrique autant que ses exigences sur le protocole contribuent à pousser le pays vers la gauche. Avec le recul, son septennat ressemble à une parenthèse libérale dans l’alternance entre le RPR et le PS.

Archipellisation de la société française

Pourtant, les graines semées ont fini par germer. Initiateur avec son « ami » Helmut Schmidt des conseils européens et du serpent monétaire, « VGE » a fait de l’Europe son terrain de chasse. L’échec, en 2005, du projet de Constitution européenne, dont il avait été l’accoucheur, n’atténue pas le rôle qu’il a joué pendant près d’un demi-siècle pour acclimater l’idée européenne dans l’Hexagone. Contrairement à de Gaulle, il refusait d’exalter la grandeur nationale. Il voyait la France comme une puissance moyenne qu’il fallait moderniser le plus pacifiquement possible, afin qu’elle puisse, grâce au levier européen, tenir son rang dans les affaires du monde.

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Le raisonnement n’est guère éloigné de celui que tient aujourd’hui Emmanuel Macron, autre libéral venu de l’autre bord, qui prétend, lui aussi, gouverner au centre. Une stricte filiation est cependant impossible à établir car, pour asseoir son projet, VGE avait théorisé l’avènement d’un grand bloc électoral central soudé par la montée en puissance de la classe moyenne. C’est au contraire l’archipellisation de la société française qui a conduit en 2017 à l’élection d’Emmanuel Macron. Rassembler Deux Français sur trois, comme l’écrivait Valéry Giscard d’Estaing en 1984, relève toujours de l’utopie.

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Le Monde

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