Turquie : pourquoi Erdogan redonne à l’ex-basilique Sainte-Sophie son statut de mosquée – Le Parisien

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Un énième chapitre s’est ouvert ce vendredi pour Sainte-Sophie, dont l’histoire bat du même pouls que celle, chaotique, de ce territoire à cheval sur deux continents qu’est Istanbul, à la croisée des civilisations et religions. Datant du IVe siècle, détruite, puis reconstruite par l’empereur byzantin Justinien en 537, elle fut convertie en mosquée après la conquête de Constantinople par l’armée du souverain ottoman Mehmet II en 1453, puis transformée en musée ouvert à tous en 1934 par la volonté d’Atatürk, fondateur de la République turque laïque.

C’est cette décision, prise il y a donc 86 ans, que le Conseil d’Etat turc, le plus haut tribunal administratif du pays, a fini par annuler vendredi. Le sujet de la réislamisation de Sainte-Sophie, Aya Sofya pour les Turcs, était devenu un marronnier depuis l’arrivée au pouvoir de l’AKP, le parti islamo-conservateur de Recep Tayyip Erdogan, en 2002. Confortée par la légitimation de ce discours religieux, une association islamiste réclamait régulièrement son retour au statut de mosquée.

« Cette cathédrale sacrée de la chrétienté et puis de l’islam fut fermée au culte pour devenir un musée sous l’impulsion du très laïciste Mustafa Kemal Atatürk, qui tentait de donner des gages à l’Occident, rappelle Samim Akgönül, directeur du département des études turques à l’Université de Strasbourg. Cette transformation en musée ne fut jamais digérée par les courants islamistes de la société, notamment par les confréries, également matées à partir des années 1920. »

Erdogan, le pompier devenu pyromane

L’actuel président, Recep Tayyip Erdogan, se plaisait ainsi à agiter ce chiffon rouge comme un outil de chantage au nez de ses partenaires occidentaux. Et pour cause : musulmans, chrétiens, catholiques, orthodoxes, amoureux de l’Histoire, Sainte-Sophie est le bien commun de tous, classé au patrimoine mondial de l’Unesco, trônant en tête des monuments les plus visités de Turquie. Unesco qui a fait part de ses vifs regrets par voie de communiqué.

Mais face à la crise économique renforcée par la pandémie et sa popularité en berne, la conversion de Sainte-Sophie en mosquée était l’une des dernières cartes stratégiques à jouer pour le président. Sitôt après la décision du Conseil d’Etat, il a signé un décret pour rouvrir le monument en tant que mosquée. « En pompier pyromane chevronné, Erdogan consolide sa base islamiste d’un côté et donne le message de leader intraitable à l’étranger de l’autre. Il est celui qui ne cède pas aux pressions étrangères », assure Samim Akgönül.

Mais l’effet pourrait être de courte durée. « Erdogan est un populiste, usant d’une rhétorique de victimisation qui trouvait écho auprès de ceux qui se sentaient traités comme des citoyens de seconde classe par les kémalistes. Cette rhétorique l’a aidé à maintenir sa base, mais il gagnait surtout les élections grâce à la croissance économique phénoménale qu’il apportait au pays, explique Soner Cagaptay, directeur de recherches sur la Turquie au Washington Institute for Near East Policy. Mais, depuis 2018, l’économie est en crise et cette rhétorique populiste ne marche plus, il peine à mobiliser sa base. La conversion de Sainte-Sophie en mosquée était l’un de ses derniers atouts. Cela lui amènera un rebond de quelques points, mais pas assez important ni durable pour compenser sa perte de popularité. »

La mosquée restera ouverte aux non musulmans

« Nous allons accomplir ensemble les prières du vendredi à Sainte-Sophie le 24 juillet et l’ouvrir ainsi au culte (musulman) », a déclaré le président Erdogan dans un discours. Tout en ajoutant que l’ex-basilique, haut lieu du tourisme à Istanbul (avec 3,8 millions de visiteurs annuels et un ticket dont le prix, 13 euros environ, a doublé ces dernières années), « resterait ouverte à tous, Turcs et étrangers, musulmans et non-musulmans. »

« Sainte-Sophie est pour Erdogan un droit de conquête, analyse Hamit Bozarslan, historien et directeur d’études à l’Ehess. Le moment de la conquête de Constantinople et de la basilique a transformé le beylicat ottoman en un empire. D’où son importance pour Erdogan qui estime que les Turcs ont une mission historique : celle qui consiste à dominer le monde pour lui apporter justice et harmonie, et à servir de bras armé de l’islam. »

Le monde orthodoxe a exprimé sa colère par la voix de la Grèce et de l’Eglise russe. Vis-à-vis des autres partenaires européens, Soner Cagpatay doute que la conversion de Sainte-Sophie ait un impact. « Depuis l’accord sur les réfugiés en 2016, la France et l’Allemagne sont entrés dans des relations transactionnelles avec la Turquie. Et dans ce type d’échange, les valeurs comme celles liées à Sainte-Sophie ne comptent pas. »

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