Télécoms d'entreprise : la pièce en 4 actes de l'opérateur de gros Kosc

Alors que l’avenir de l’opérateur alternatif de gros Kosc Telecom pourrait bientôt s’écrire au conditionnel, c’est tout l’écosystème de la fibre qui s’interroge. La question de la survie de l’opérateur, qui devait s’imposer lors de sa création en 2016 comme la réponse au quasi-duopole d’Orange et de SFR sur le marché des télécoms d’entreprise, a en effet agité les débats lors de la désormais traditionnelle université d’été du THD, qui réunissait représentants de collectivités et professionnels ce mardi et ce mercredi dans les Hauts-de-France.

L’opérateur, qui a enregistré un chiffre d’affaires de 18 millions d’euros en 2018 et tablait encore récemment sur des revenus de l’ordre de 100 millions d’euros en 2021, est en proie à de graves problèmes de trésorerie et voit son horizon s’obscurcir considérablement ces dernières semaines. Retour en quatre actes sur le destin contrarié d’un candidat à la place de troisième opérateur alternatif de gros sur le marché des télécoms d’entreprise.

Acte 1 : Kosc se lance sur les décombres du réseau de Numéricable

Retour en octobre 2014. L’Autorité de la concurrence autorise alors le rachat de SFR par Altice sous conditions. L’une d’entre elle concerne le rapprochement entre SFR Business Team et Completel, les deux réseaux de SFR et Numéricable, que l’Autorité veut absolument éviter pour ne pas transformer le marché entreprise en duopole de fait. Face au risque de voir se développer ce duopole dans certaines zones géographiques, les autorités pressent Numéricable de céder le réseau DSL de Completel à un opérateur tiers capable d’animer la concurrence sur le marché.

C’est chose faite fin 2015, lorsque l’Autorité de la concurrence valide la reprise du réseau DSL de Completel par le consortium Kosc, composé des sociétés OVH, Cofip, Kapix, et Styx et soutenu par la BPI. “La réalisation effective de cette reprise devrait permettre de maintenir une concurrence effective sur les marchés de gros et de détail des services de télécommunications fixes spécifiques entreprises”, explique alors l’Autorité.

“La raison d’être du nouvel entrant sera, pour satisfaire aux exigences de l’Autorité de la Concurrence et permettre le développement d’un véritable marché concurrentiel des services numériques, de proposer une offre de gros de connectivité professionnelle à des opérateurs de services numériques aux entreprises”, explique ultérieurement Yann de Prince le président du nouvel opérateur wholesale-only dont l’objectif déclaré est de bousculer, avec l’appui des autorités et de l’Arcep, le marché Entreprise, toujours dominé par Orange et, dans une moindre mesure, SFR. Et de mettre ainsi fin à un paradoxe très français : alors que la France se place dans le peloton de tête des Etats européens en terme de déploiement de fibre, la digitalisation de son tissu d’entreprises, à commencer par les TPE et PME, n’avance pas.

Alors que le modèle d’opérateurs de gros non présents sur le marché de détail produit des résultats – jugés positifs de l’aveu même des acteurs du secteur, collectivités et entreprises – pour les entreprises dans les RIP, sa reprise en zone d’initiative privée devrait pouvoir produire les mêmes effets, estime-t-on du côté de l’Avicca et d’Infranum. Face aux difficultés que rencontre Kosc pour commercialiser rapidement ses offres, d’autres acteurs, réunis au sein de la FFDN, prônent pour leur part une solution alternative par laquelle Orange pourrait proposer sa propre offre de gros activée à destination des opérateurs tiers. Une option qui ne séduit pas l’Arcep.

“Si nous imposions à Orange une offre de gros activée, tous les opérateurs s’approvisionneraient chez lui. Et en cas de problème, ils n’auraient qu’à faire appel au régulateur ! Mais l’ennui, c’est qu’en procédant de la sorte, il est impossible de développer, comme nous le souhaitons, la concurrence sur ce marché de gros, qui est la meilleure garantie d’avoir un marché de détail dynamique. Pour casser le quasi-monopole d’Orange dans les télécoms d’entreprise, il faut agir sur le long terme. Cela implique qu’il y ait une pluralité d’acteurs d’infrastructures qui soient des offreurs sur ce marché de gros”, explique alors Sébastien Soriano.

Acte 2 : Kosc et SFR s’écharpent sur la transmission de Completel

Seul problème pour le développement de cet écosystème à trois acteurs : la transmission du réseau Completel ne se passe pas comme prévu et les escarmouches judiciaires s’accumulent entre Altice France et Kosc. Si cela n’empêche pas l’opérateur wholesale-only de finaliser, en 2018, un accord avec Orange par lequel le consortium aura accès aux infrastructures d’Orange afin de commercialiser des offres très haut débit, reste que celui-ci ne dispose pas encore des armes nécessaires pour bousculer l’ordre établi sur le front des entreprises.

Un marché dont le chiffre d’affaires global s’élevait en 2017 à 9,2 milliards d’euros selon l’Arcep et qui fait encore figure de chasse gardée au profit quasi-exclusif d’Orange, qui a la main sur environ 70 % des parts de ce marché juteux, contre environ 20 % pour la branche dédiée de SFR.

Freiné dans son développement, Kosc ne commence réellement à commercialiser ses offres qu’en fin 2018 et doit se réorganiser en deux branches distinctes, l’une chargée de la commercialisation, l’autre de l’entretien du réseau distinctes. Objectif : séduire de nouveaux investisseurs.

Dans le même temps, suite aux déboires de Kosc avec Altice France, l’Arcep vient à sa rescousse et provoque une auto-saisine de l’Autorité de la concurrence afin de convaincre la marque au carré rouge de respecter ses engagements. “En 2018, l’Arcep constate les manquements volontaires d’Altice et le non-respect de ses engagements destinés à retarder le transfert effectif du réseau Completel et provoque une autosaisine de l’Autorité de la Concurrence”, explique ainsi Yann de Prince pour justifier la démarche du régulateur.

Acte 3 : le couperet tombe pour Kosc

Manque de chance, les investisseurs ne se pressent pas vraiment au portillon de Kosc. Alors que sa direction pense encore avoir le soutien des autorités et de la Caisse des dépôts, le couperet tombe finalement. Dans une décision publiée début septembre, l’Autorité de la concurrence estime qu’aucun élément ne permet de caractériser le non-respect par Altice France de ses engagements relatifs à la cession du réseau DSL de Completel.

Une véritable douche froide pour Kosc, d’autant que celle-ci survient quelques jours après le refus de la Caisse de dépôts de participer à une nouvelle augmentation de capital de la société, comme le rapportait il y a peu le “Journal du Dimanche” dans ses colonnes. Un refus en partie confirmé cette semaine par Gaël Serandour, le responsable du domaine Infrastructures Numériques de la Caisse des dépôts, qui a toutefois assuré que “l’ensemble des actionnaires poursuivent les discussions sur le développement du plan de marche de cet opérateur, comme il y a des discussions dans toutes les entreprises à des échéances régulières”.

Le coup est rude et pourrait signer la fin de l’aventure de l’opérateur, qui revendiquait récemment avoir “réussi, en 3 ans, à constituer une offre crédible et alternative à celle des opérateurs intégrés, à conquérir 50 clients opérateurs, bâtir un réseau couvrant  15 millions de lignes DSL, 9 millions de lignes fibre professionnelle et 8 millions de lignes fibre dédiée mises à disposition via sa plateforme Connectivity as a Service (CaaS)”.

“Si on se projette sur l’avenir, pour être franc, j’ai clairement un doute sur l’avenir de Kosc en temps qu’opérateur neutre de groupe”, a reconnu cette semaine son directeur général Antoine Fournier lors de l’évènement organisé par Avicca, IdealCo et Infranum, laissant la porte ouverte à une évolution du capital, voire à un rachat de l’opérateur. “Je suis confiant sur notre continuité malgré la période agitée. Pour la suite, il y a aujourd’hui plus d’une dizaine de sociétés, en majeure partie industrielles, qui préparent des offres pour entrer au capital de Kosc donc de toute façon il y aura une continuité au point de vue de nos clients”, a-t-il expliqué lors d’une intervention forcément attendue par le secteur.

Acte 4 : vers le retour d’un duopole de fait sur le marché entreprise ?

Si la messe est encore loin d’être dite pour Kosc, le naufrage de l’opérateur pourrait bien signer la fin du ménage à trois qui semblait pourtant en passe de se construire sur le marché des télécoms d’entreprise. Et autant dire que la pilule est amère pour l’état-major de l’opérateur qui comptait surfer sur sa neutralité et sa dimension wholesale-only pour attirer de nombreux clients insatisfaits des services proposés par Orange ou SFR. Dans la ligne de mire de l’opérateur : l’Autorité de la concurrence, qu’il accuse d’avoir influencé de manière induite les potentiels investisseurs qui pourraient se présenter à sa porte.

“Ce n’est que face à la montée de la pression médiatique et des questionnements de nombreux élus que l’Autorité de la Concurrence précipite le rendu de sa décision pour la publier le 6 septembre 2019, quelques jours seulement après le refus de la Banque des Territoires de souscrire à une nouvelle augmentation de capital. Un refus de toute évidence motivé par des informations émanant de l’Autorité de la Concurrence, en parfaite contravention avec le secret de l’instruction”, estimait ainsi la direction de Kosc début septembre. Une position de nouveau soutenue par Antoine Fournier, le directeur général de l’opérateur, cette semaine, à l’occasion de l’Université d’été du THD. “D’où viennent les difficultés de Kosc ? Sur le plan économique et technique on a que des retours positifs. Elles tiennent surtout à l’océan qui sépare les hauts fonctionnaires de l’Autorité de la concurrence avec la réalité du terrain et du secteur”, s’est-il interrogé.

Alors que l’opérateur a annoncé saisir le Conseil d’Etat pour contester la décision du gendarme de la concurrence, tout en appelant les “députés membres de la mission flash d’étude des retards de l’accès des PME à la fibre à s’intéresser au contrôle par l’Autorité de la Concurrence, du respect des engagements de SFR d’une part et à son inaction contre  les ‘poursuites baillons’ de SFR à l’encontre Kosc Telecom d’autre part”, sa direction a également regretté un manque de soutien dans cette affaire de la part des autorités. “Si on remet les choses en perspective, Kosc a été créé pour exécuter une volonté politique d’ouvrir le marché. Or l’ouverture du marché c’est la condition d’accès à la fibre pour la digitalisation des entreprises. J’ai l’inquiétude que cette volonté politique n’existe plus ou que les ministres qui s’expriment ne sachent pas que cette volonté politique est toujours nécessaire”, a ainsi déploré Antoine Fournier ce mercredi.

Reste que les doutes entourant l’avenir de Kosc pourraient profiter à d’autres acteurs. A commencer par Bouygues Telecom, récemment lancé sur le marché entreprise, qui a fait part au collège de l’Arcep de son intention de se lancer à son tour sur le marché de gros. “Nous avons pro-activement ouvert un espace économique pour que des acteurs, comme Kosc ou d’autres, puissent contrôler leur infrastructure et sortir du duopole. Aujourd’hui il y a une réelle progression. Il y a d’autres acteurs, comme Bouygues, qui nous ont indiqué vouloir être présent sur ce marché de gros”, a ainsi fait savoir Sébastien Soriano le même jour, sans que cette volonté ne soit toutefois confirmée du côté de Bouygues.

Quant à l’option de pousser Orange à lancer sa propre offre de gros activée, il n’y a qu’un pas que le président du gendarme des télécoms ne souhaite toujours pas franchir. “Il y aurait la solution de facilité pour nous qui serait d’imposer à Orange de faire une offre de gros activé. Nous avons fait un choix plus ambitieux à l’Arcep : nous voulons non seulement l’offre de gros activé mais nous voulons aussi la concurrence parce que nous pensons que c’est la meilleure garantie apportée à tous les petits opérateurs de pouvoir vraiment se trouver dans une situation de confort et de ne pas devoir nécessairement aller chercher le gendarme dès qu’il y a un problème avec l’opérateur”, a ainsi fait savoir ce dernier, pour qui “le vrai pouvoir qu’on peut donner aux petits opérateurs c’est celui de pouvoir voter avec leurs pieds”. Pour le président de l’Arcep, “c’est la concurrence qui leur redonnera le contrôle et leur donnera accès à des prix vraiment intéressants” sur ce marché entreprise décidément pas de tout repos.

En attendant de voir comment la situation évoluera pour Kosc et comment s’écrira le prochain acte de son histoire, les choses devraient bientôt bouger sur le front des entreprises, qui n’est pas à l’abri d’un nouvel évènement perturbateur pour venir animer ce marché encore aujourd’hui aux mains d’Orange et de SFR.

 

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