Syndicats et patronat s’opposent sur l’avenir du télétravail – Libération

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Mise à jour le 22 septembre à 15 heures : Sous la pression des syndicats (comme développé ci-dessous), le patronat a finalement accepté ce mardi d’ouvrir une «négociation» sur le télétravail à partir du 3 novembre, en vue d’un «accord» qui ne serait toutefois «ni normatif» «ni prescriptif», a précisé Hubert Mongon, le négociateur du Medef, cité par l’AFP. 

Quelles leçons doit-on tirer de l’expérience d’un télétravail massif vécue ces derniers mois par les salariés français ? A cette question, les organisations patronales et syndicales proposent des réponses radicalement différentes. D’un côté, il y a le Medef et la CPME (Confédération des petites et moyennes entreprises) qui estiment que l’on peut se contenter à ce stade d’un «diagnostic partagé» posant les enjeux du sujet et renvoyant ses modalités concrètes à des accords de branche ou d’entreprise. De l’autre, il y a l’ensemble des syndicats représentatifs (CFDT, CGT, CFTC, CFE-CGC, FO), qui pensent nécessaire d’adopter un nouvel accord national interprofessionnel (ANI) afin que les salariés en télétravail soient mieux protégés, en situation normale comme en situation exceptionnelle (de type pandémie).

Après plusieurs séances de négociations, toutes les parties prenantes doivent se retrouver ce mardi pour trancher une bonne fois pour toutes cette dissension sur le télétravail. Enfin, toutes ou presque : face au refus du Medef d’engager des négociations sur un ANI, la CFTC a déjà annoncé qu’elle ne souhaitait plus participer aux réunions. «Si les diagnostics et autres “guides de bonnes pratiques” ont leurs intérêts, ces documents aujourd’hui sur la table n’apporteront ni protections supplémentaires ni clarification, déplorait le syndicat il y a une dizaine de jours. Ils viendront s’ajouter à la pile des textes existants, renforçant ainsi l’effet de flou ressenti et vécu pendant et après le confinement.»

«Un diagnostic, mais pas de traitement»

Pour l’heure, le projet de diagnostic de treize pages transmis par le Medef à ses interlocuteurs se veut en effet minimaliste. Tout en reconnaissant que le télétravail peut poser des «difficultés» s’agissant de la qualité de vie au travail, il évite soigneusement d’avancer des pistes normatives : le document «a pour vocation d’alimenter les réflexions, concertations, négociations qui seraient activées au niveau de l’entreprise ou des branches», lit-on dans sa présentation. «Le patronat n’est pas un bon médecin», raille en réponse Jérôme Vivenza, qui mène les discussions pour la CGT. «On fait un diagnostic, mais on ne veut pas identifier la pathologie et, surtout, on ne veut pas de traitement. Personnellement, le jour où un médecin me fait un diagnostic sans envisager de traitement, je change de médecin.»

Pour son syndicat comme pour les autres, il n’est pas possible de s’en tenir à l’ANI signé en 2005, alors que le télétravail balbutiait encore, et aux quelques dispositions apportées dans les ordonnances de 2017. A plus forte raison depuis que le Covid-19 a bouleversé les existences. «On demande des choses simples, comme le fait de dire quelles sont les activités télétravaillables et celles qui nécessitent absolument du présentiel», explique Catherine Pinchaut, qui représente la CFDT dans les échanges. «Ça permettrait d’offrir cette possibilité à beaucoup plus de salariés qu’avant. Le confinement a montré qu’il n’y a pas besoin d’être cadre pour faire du télétravail.» Jérôme Vivenza va plus loin : «Je connais un restaurant d’entreprise où le chef cuistot a deux jours de télétravail par semaine, par exemple pour gérer les commandes. Donc tout est possible.»

«Le gouvernement doit prendre ses responsabilités»

«Pour nous, il est important de distinguer le télétravail occasionnel et la continuité d’activité à domicile, telle qu’elle s’est organisée durant la crise, explique Mireille Dispot, la négociatrice de la CFE-CGC. Quand on travaille avec les enfants à la maison, ce n’est pas pareil. Et il y a toute la question du matériel professionnel, des frais, de l’organisation du temps de travail, de la régulation de la charge de travail, du droit à la déconnexion… Il faut que les choses soient convenues.» A ces sujets s’ajoutent l’isolement de certains salariés, ou bien encore la protection contre certaines dérives hiérarchiques. «Des managers ont su adapter les objectifs, mais d’autres ont été dans l’hyper contrôle absolu, avec des pratiques à la limite de la dérive», rappelle Catherine Pinchaut.

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Sans surprise, la CPME défend une idée strictement opposée : «Si vous faites un accord interprofessionnel sur le droit à la déconnexion, vous enlevez de la liberté à l’entreprise», fait valoir Eric Chevée, son vice-président. S’il n’est pas forcément opposé à l’idée de négocier autour du télétravail en conditions exceptionnelles, il pense en revanche qu’il ne faut pas toucher à l’ANI de 2005 et que le corpus légal et réglementaire en vigueur est suffisant : «La meilleure preuve en est qu’il se signe tous les jours des accords de télétravail.» Une vision idéalisée du dialogue social que modère la CFDT : «Il y a des endroits où on n’est pas présents syndicalement, donc il y a un déséquilibre des forces en présence», rappelle Catherine Pinchaut.

Combien de temps les organisations patronales pourront-elles tenir leur ligne ? La pression monte en tout cas du côté syndical : le secrétaire général de la CFDT, Laurent Berger, a choisi d’impliquer le gouvernement et son pouvoir de légiférer pour débloquer la situation. «On n’a pas de temps à perdre à faire des figures de style», a-t-il lancé vendredi dernier lors d’une conférence de presse. «Si le patronat ne veut pas, ce qui est incompréhensible parce qu’il laisse un certain nombre d’entreprises dans une espèce de no man’s land, le gouvernement doit prendre ses responsabilités. La ministre du Travail doit prendre ses responsabilités pour qu’il y ait une évolution.»

Frantz Durupt

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