Sur la route du grand n’importe quoi version terrorisme

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Sur la route du grand n’importe quoi version terrorisme

On a les ministres que l’on mérite, mais je me demande qui j’ai pu offenser dans cette vie ou dans une autre, pour avoir à supporter Gérald Darmanin à la place Beauvau. En plus des conférences de presse quasi hebdomadaire, rebaptisées apéro Castex, il faut maintenant endurer les sorties du ministre de l’Intérieur sur le terrorisme.

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Pas de failles dans le code

L’auteur de l’attentat du vendredi 23 avril 2021 n’était apparemment pas connu des services de renseignement. Qu’à cela ne tienne : on vient nous expliquer qu’il s’est auto-radicalisé en ligne et que pour lutter contre le terrorisme, on va déployer des algorithmes, qui vont analyser les URL des internautes.

Vous n’avez pas compris ? Rassurez-vous : le ministre non plus. Répondons à cette question : est-ce que l’autoradicalisation en ligne existe ? Une personne « normale » peut-elle devenir un terroriste en puissance après avoir visionné trois vidéos sur YouTube ? La réponse est non. Elle n’est pas celle de votre humble servante, mais celle de plusieurs chercheurs et spécialistes du sujet. Qu’il s’agisse d’Hakim El Karoui et Benjamin Hodayé – les militants du djihad – Bernard Rougier en association avec d’autres chercheurs — Les territoires conquis de l’islamisme – Hugo Micheron — Le jihadisme français. Quartiers, Syrie, prisons – Pierre Puchot et Romain Caillet — « Le combat vous a été prescrit » – ils arrivent tous à la même conclusion. La radicalisation ne s’opère pas en ligne, seul chez soi. C’est la fréquentation physique, dans le monde réel qui permet la bascule.

Cela ne veut pas pour autant dire que le numérique ne joue pas un rôle : rares sont les internautes qui ne sont pas retrouvés devant des contenus extrêmes. Mais dans le processus de radicalisation, cela ne joue pas un rôle déclencheur. Il va l’amplifier, le renforcer, mais on ne devient pas terroriste en regardant des vidéos sur YouTube. Par ailleurs, ces contenus, en particulier les vidéos, ont plus un rôle de propagande, à la fois envers les convaincus qu’envers les opposants. On « motive » les convaincus à travers des vidéos reprenant certains codes et on effraie les opposants, en faisant la démonstration de la violence. Quant à la question purement technique, on sait très bien que l’État français n’a absolument pas les moyens, ni financiers, ni techniques, ni humains de surveiller l’ensemble des échanges sur le Web. Ce débat est presque aussi vieux qu’Internet. Même les États-Unis, dont ni la Justice ni les forces de police ne sont en voie de « clochardisation », n’arrivent pas à tout tracer.

L’avantage d’une telle posture — rejeter la faute sur le Web dans son ensemble — est qu’elle permet d’exonérer le politique de ses échecs. On ne dira pas « telle est personne n’a pas été détecté », mais « l’outil est mal configuré » ou « les services en ligne (au hasard les GAFAM) refusent de coopérer et font le jeu des terroristes ».

Des chercheurs qui trouvent

S’il y a un domaine dans lequel la littérature ne manque pas, c’est bien sur le terrorisme. Le lecteur trouvera en fin d’article, une liste d’ouvrages sérieux, sur le sujet, qu’il s’agisse du terrorisme, de la radicalisation, sur l’État Islamique (Daesh) ou la question du séparatisme. Nous avons des chercheurs, mais également des journalistes qui se sont emparés du sujet.

Le plus frappant est de constater que certaines personnes avaient été repérées et interrogées par les services compétents. Mais leur dangerosité n’a pas été jugée suffisante. Ce sont les journalistes Edith Bouvier, Céline Martelet et Matthieu Suc qui ont trouvé cette faille. Pendant longtemps, les services de lutte contre le terrorisme ont mis de côté les femmes, les cantonnant à un rôle d’épouse.

Al-Qaïda avait un « projet de société », qui reposait sur le réseau, là où l’État Islamique a une visée territoriale. Sont donc compris dans l’équation les femmes et les enfants. En résumé : les deux entités ont un projet de société global, mais ils se différencient par les moyens tactiques. Le terrain de chasse des recruteuses est justement sur le Web, notamment sur Facebook. Les infiltrer est faisable : Anna Erelle l’a fait. Mais là encore, on ne va pas se mettre à pénaliser tous les groupes Facebook de la planète, d’autant que certains sont privés. Or, on passe du domaine de la donnée de connexion à celle de la correspondance. Par ailleurs, à quel moment passe-t-on de la case « radicalisé » celle de « terroriste » ?

La question n’appelle pas de réponse simple ni évidente. Là encore, on peut se référer à l’ouvrage d’Hakim El Karoui et Benjamin Hodayé, qui fait la distinction entre la personne radicale — ce qui relève de l’opinion — et celle qui va effectivement commettre un acte terroriste ou participer à la commission d’un acte terroriste, soit directement soit par une aide logistique. Ce discours perce difficilement dans l’opinion publique et les difficultés sont accentuées par l’existence de différents courants radicaux. Les chercheurs et les journalistes sérieux font la distinction entre les différentes branches, mais il est très courant d’entendre dans les médias, des responsables politiques qui mettent dans le même sac les Frères Musulmans, les salafistes, les quiétistes et les membres du mouvement Tabligh. Ce qui revient à mettre dans le même sac GNU/Linux, Mandriva, MAC et Android.  

État des connaissances contre populisme

 

Le risque zéro n’existe pas : ni en informatique ni en sécurité intérieure. Celui qui arrive en disant que demain, il va éradiquer le terrorisme du paysage est un menteur. Il entre dans la même catégorie que celui qui explique qu’il y a des vides juridiques et celui qui énonce qu’en surveillant le Web, on mettra fin à tous les dangers.

En fait, les seuls trous dans la raquette qui persistent sont du côté de l’exécutif. Manque de budget, manque de personnel formé et qualifié, sans oublier les dossiers qui s’égarent en cours de route. En dehors du Web, la nouvelle cible du ministre de l’Intérieur est la psychiatrie. Dans le projet de loi relatif à la prévention d’actes de terrorisme et au renseignement, déposé le 28 avril 2021 à l’Assemblée nationale, il est question de transmission des données médicales. Lors de la conférence de presse, il a également indiqué que ces informations figureraient dans un logiciel de surveillance : Hopsyweb. Motif : [les] personnes hospitalisées en psychiatrie [sont] « en partie responsables de très nombreux attentats ». Ce propos n’est pas corroboré. Si on reprend la liste de toutes les personnes qui ont participé à des actes de terrorisme, la grande majorité était parfaitement saine d’esprit. Là encore, ce sont Hakim El Karoui et Benjamin Hodayé qui le démontrent, ayant passé au crible l’ensemble des profils. On mettra de côté le fait que Hopsyweb recense déjà ce type d’information.  À croire que le ministre ne sait pas ce que fait son propre ministère.

Il est bien dommage que le processus législatif ne soit pas soumis à une validation d’une instance scientifique ou technique. Tout comme le projet de loi confortant le respect des principes de la République ne résoudra en rien le problème du séparatisme,  cet énième texte sur le terrorisme n’apportera aucune réponse concrète. Tout au plus donnera-t-il l’illusion à un certain électorat que le Gouvernement s’intéresse au sujet. Dans les faits, cela ne changera rien. Quant au fait de sortir un texte tous les 18 mois, à la manière de Google qui sort une nouvelle application, la différence est fondamentale : les produits de la firme ont une utilité.

En guise de conclusion, si vous vous intéressez à ces questions, je vous recommande les ouvrages suivants :

  • Les espions de la terreur — Matthieu Suc
  • Les militants du djihad : Portrait d’une génération — Hakim El Karoui et Benjamin Hodayé
  • Femmes de djihadistes — Matthieu Suc
  • Les territoires conquis de l’islamisme — Sous la direction de Bernard Rougier
  • Le jihadisme français. Quartiers, Syrie, prisons — Hugo Micheron
  • « Le combat vous a été prescrit » — Pierre Puchot et Romain Caillet
  • Un parfum de djihad — Edith Bouvier et Céline Martelet
  • Prisons de France — Farhad Khosrokhavar
  • La Communauté – Raphaëlle Bacqué et Ariane Chemin
  • L’École hors de la République — Jacques Duplessy et Anna Erelle
  • État Islamique, le fait accompli — Wassim Nasr
  • Les revenants —Ils étaient partis faire le jihad, ils sont de retour en France — David Thomson
  • Les Français jihadistes — David Thomson

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