Stéphanie Monfermé, portrait d’une femme modèle assassinée – Paris Match

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Le vendredi 23 avril, Stéphanie Monfermé, agente administrative de l’hôtel de police âgée de 49 ans, a été tuée par Jamel Gorchene, 36 ans. 

Sur les images capturées vendredi 23 avril, par les caméras de vidéosurveillance, un homme muni d’un sac cabas, erre dans les environs du commissariat. Il est 14h19. Une heure trente plus tôt, il est déjà passé dans cette rue sur son scooter, avant d’entrer dans une salle de prière du centre-ville. Les yeux rivés sur son portable, il fait des repérages, va et vient, autour du commissariat.

A 14h23, les portes vitrées s’ouvrent, une femme en civil, dévale les marches bétonnées: elle doit régulariser le disque de fonctionnement de sa voiture, stationnée à quelques pas du commissariat. Stéphanie Monfermé, agente administrative de l’hôtel de police, âgée de 49 ans, officie là depuis 28 ans. L’homme la croise, écouteurs dans les oreilles, enivré par les chants qui glorifient le martyr et le djihad. Au retour, Stéphanie a à peine le temps d’actionner la sonnette, de pénétrer dans le SAS qu’il s’est déjà engouffré: il l’enserre, la plaque violemment contre la vitre. Et lui plante sa lame de 22 centimètres, une première fois dans l’abdomen, une seconde, à la gorge, hurlant Allahou Akbar ! Il a frappé vite et fort, le sas fait environ 2 mètres sur 2, trop étroit, elle n’avait aucune chance de s’en sortir. Ironie du sort, le commissariat abrite dans son sous-sol un centre de tir qui entraine les meilleurs tireurs du département. Alerté par le poste d’accueil, le brigadier a juste le temps d’actionner son arme, neutralisant de deux balles, l’assaillant qui dans une dernière tentative, lance son couteau, avant de s’effondrer au sol, bientôt sans vie. Pour Stéphanie, il est trop tard: le commandant divisionnaire du commissariat Thierry Roznowski, -le même qui travaillait aux Mureaux, avec Jean-Baptiste Salvaing, assassiné avec son épouse Jessica par un terroriste-, a beau tenter de lui faire un point de compression, elle succombe à ses blessures, dans les bras des secouristes.

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La nouvelle tourne déjà en boucle sur son poste de télé, mais Dorothée, l’amie de Stéphanie, veut y croire: à chaque appel, elle tombe sur son répondeur. Le commissariat a dû être évacué, dans l’empressement, Stéphanie a sans doute oublié son sac… se dit-elle. Un peu plus tard, à l’annonce de son prénom, Dorothée s’effondre, puis compose le numéro, d’Elodie, la fille de Stéphanie. Elle lui annonce, la voix brisée : « Maman est partie ». « Où es-tu ? », demande Dorothée. « Dans notre boulangerie, avec papa et Anaïs » sa sœur, âgée de 13 ans. « Quand je suis arrivée, les filles pleuraient » raconte-t-elle.

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L’assaillant se serait radicalisé en quelques mois

L’assaillant, Jamel Gorchene, 36 ans, habitait à Rambouillet chez son père, bien que domicilié à Thiais (Val-Marne), il était inconnu des services de renseignements. Pas de casier judiciaire, juste quelques amendes pour son scooter. Originaire de M’Saken, près de Sousse, en Tunisie, il était arrivé illégalement en France en 2009. D’abord, peintre dans le BTP, il avait bénéficié en 2019, d’une autorisation exceptionnelle de séjour salarié, en tant que chauffeur-livreur. Puis, d’une carte de séjour, en décembre 2020, valable un an. D’après les premiers éléments de l’enquête menée par la SDAT, il n’aurait pas de complice, ni de soutien. Placé en garde à vue prolongée, comme le couple de logeurs et deux autres cousins, le père a confié que son fils s’adonnait à une pratique rigoriste de l’islam, qu’il présentait depuis janvier, des troubles du comportement. Il s’était rendu à deux reprises à l’hôpital psychiatrique de Rambouillet, sortant des consultations, sans traitement. Le 25 février, il s’était envolé une semaine à M’Saken, où résident sa mère, ses trois soeurs et frères. Sur son compte Facebook, comme l’a indiqué ensuite le procureur Jean-François Ricard, des publications de l’automne dernier, révèlent « une adhésion à une idéologie légitimant la violence contre ceux qui ont offensé le prophète ». Le 24 octobre, après l’assassinat de Samuel Paty, il avait rejoint « une campagne de soutien au prophète face aux offenses qui lui seraient faites ». Dans son scooter, on retrouvera un coran, dans son sac, un tapis de prière : il se serait radicalisé en quelques mois. S’apprêtait-il à rejoindre la Syrie comme d’autres jeunes du département ? Rien ne le prouve.

Certains quartiers sont considérés comme les arrière-cours du djihadisme

Même si les Yvelines, comme le Val d’Oise, ont été touchés par de nombreux départs : à Trappes, soixante-sept jeunes sont partis. A Mantes-la-Jolie, aux Mureaux, à La Verrière, à Bois l’Etang, certains quartiers sont considérés comme les arrière-cours du djihadisme. « On a des consignes très précises, révèle une source policière. Eviter les contrôles dans ces quartiers, empêcher les confrontations pour préserver la paix sociale. On doit laisser faire quitte à perdre le contrôle… Il y a des territoires perdus de la République». Pourtant, les commissariats se vident: « 296 policiers sont partis en dix ans, précise Julien Le Cam, secrétaire régional du syndicat de police Alliance dans les Yvelines.Chaque année, on en perd entre 30 et 50. On est très sollicités et de moins en moins nombreux !» A Rambouillet, une seule patrouille de deux policiers circule jour et nuit. Devant le commissariat de Versailles, vétuste, des bacs de fleurs font office de blocs pour se protéger contre les attaques des voitures-béliers…

A 11 km de là, à Saint-Léger-en-Yvelines, petit coin de campagne idyllique, où Stéphanie résidait avec son mari et ses deux filles, c’est le village tout entier, qui est sous le choc, meurtri, endeuillé. Ici, tout le monde connaissait cette mère de famille, « souriante », « gentille », « adorable ». A l’entrée du village, dans un petit ensemble pavillonnaire, bordé d’un vaste terrain arboré et d’un étang, des enfants jouent en plein air, des familles se sont réunies dans leur jardin autour d’un barbecue. Mais au premier étage, Geneviève a peur, elle entrouvre sa porte: les yeux noyés de larmes, elle peine encore à y croire: elle était si attachée à Stéphanie, dont elle gardait « les petites ». «Aux infos, quand on a évoqué Rambouillet, puis le nom de la rue, j’ai d’abord pensé au centre des impôts, puis à l’hôpital. Mais lorsqu’on a annoncé le commissariat, j’ai tout de suite compris », dit-elle, en sanglots. Elle reprend son souffle: « Je m’en doutais, j’étais inquiète pour elle ». Ici, ce n’est pas le petit coin « tranquille » que l’on croit, « c’est dangereux »:« on a déjà vécu deux attaques terroristes: le couple de policiers sauvagement assassiné à son domicile de Magnanville en 2016, puis Samuel Paty, à Conflans-Sainte-Honorine ». Et puis, il n’y a pas que la menace terroriste, les violences urbaines ont elles aussi, explosé. « C’est beaucoup plus dur qu’il y a 20 ans,confie Julien Le Cam.Chaque jour, il y a une attaque contre les forces de l’ordre ».La liste s’allonge sans cesse : « La semaine dernière, une quarantaine de fusées de mortiers d’artifice ont été tirées sur le commissariat de Trappes. Un bus de la ligne 272 a été incendié (après que deux personnes montées à bord en ont extirpé le chauffeur, à Sartrouville. Des poteaux de caméras de vidéosurveillance ont à nouveau été sciés dans le quartier sensible de Valibout, à Plaisir ». Après l’assassinat de Samuel Paty, plusieurs commissariats ont reçu des menaces de mort et d’attentats par téléphone. « Depuis la disparition de nos collègues à Magnanville, nous sommes plus prudents, moins sereins. On regarde toujours si quelqu’un nous suit dans la rue.»

Le maire de Saint-Léger-en-Yvelines, Jean-Pierre Ghibaudo, étiqueté divers droite, perd à la fois une voisine et une administrée « modèle », investie dans la vie de son village depuis plus de 20 ans, « elle soutenait les mères et les enfants, consciente que l’école ne fonctionne que lorsque ces derniers y sont heureux. Et savait gérer les budgets ». Sa discrétion, son intelligence avaient séduit Monsieur le maire, qui lui avait confié la rédaction d’articles dans le bulletin municipal. « Elle ne se mettait jamais en avant, c’était un exemple ». A Saint-Léger-en-Yvelines, les habitants restent sans voix : comment imaginer qu’on ait pu s’en prendre à une femme comme elle, modeste, bienveillante ? « Elle travaillait beaucoup, partait tôt, rentrait tard, mais à la maison : elle s’occupait de ses filles, de leur éducation, les emmenait à la bibliothèque, soucieuse de leur offrir un environnement favorable, une bonne culture, elle avait à coeur de bien les élever », précise une habitante. Et de leur transmettre des valeurs, à commencer par le goût du travail. Lorsque, brevet en poche, Elodie, l’ainée, lui a annoncé qu’elle arrêterait ses études pour travailler avec son père à la boulangerie, Stéphanie ne s’y est pas opposée : elle l’a encouragée. Le travail, chez les Monfermé, c’est un sacerdoce qu’il convient d’exercer le mieux que l’on peut. Le soir du drame, Alain, son mari, ravagé par le chagrin, s’est remis aux fourneaux pour maintenir la boulangerie ouverte tout le week-end. Elodie accueillait les clients à la caisse. Il le sait, c’est ce que son épouse tant aimée aurait souhaité. « Les Monfermé, c’est une de ces familles françaises unies, qui réussit grâce à la méritocratie, le courage, l’entraide. Ils se soutenaient les uns les autres, mais Stéphanie était le pilier », reconnait le maire. Une famille que le président Macron est venue soutenir dès le lendemain. Stéphanie ne vivait que pour sa famille, mais accordait du temps à sa passion : la danse country, qu’elle pratiquait au sein du Western Saint-Léger, dont elle était présidente.

Geneviève se souvient de ce jour où, à 3 heures du matin, Stéphanie était venue frapper à sa porte pour lui demander de garder Elodie, « elle venait d’accoucher d’Anaïs chez elle, le couple partait à l’hôpital, le nouveau-né dans les bras». Au moindre souci, elle lui disait: « Ne vous inquiétez pas Geneviève, je vais me renseigner et vous tiendrez au courant». Quand elle pense aux « petites », qui ont perdu sauvagement leur mère…ne réalise pas encore…« elle ne sera pas présente le jour de leur mariage… », conclut Geneviève.

Au-rez-de-chaussée, Bruno, un voisin peine aussi à y croire, même si dit-il « le monde est fou », Il avait pris l’habitude de veiller sur la maison de Stéphanie, lorsqu’elle partait en vacances en famille, chez ses parents du côté de Coutances, dans sa Normandie natale. « Pour me remercier, elle m’offrait toujours une bouteille de vin, une saucisse du pays ». Bruno n’oubliera jamais sa « gentillesse »: « de temps en temps, elle m’apportait des gâteaux, du pain frais de la boulangerie ». Il la revoit s’arrêter devant sa fenêtre, souriante : « Dimanche, Bruno, tu viens diner à la maison ! ». A table, « on refaisait le monde »: « on parlait de tout, du gouvernement, de politique… Ils étaient très ouverts, on rigolait, en toute simplicité ».

En larmes, Dorothée se demande comment vivre sans son amie, « on écumait les lotos de la région, elle adorait ces rassemblements festifs, on n’en ratait pas un. C’était notre petit rituel ».Dans quelques jours, Stéphanie sera inhumée ici, dans son joli village de Saint-Léger-en-Yvelines.

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