Après la courte parenthèse de l’hommage aux quatre victimes, les questions ont repris de plus belle sur les failles qui ont conduit, jeudi, à la tuerie de la préfecture de police de Paris. Des «dysfonctionnements graves», a répété le ministre de l’Intérieur, Christophe Castaner, longuement entendu mardi par la délégation parlementaire au renseignement, puis celle de la commission des lois de l’Assemblée nationale.

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Sans empiéter sur l’enquête judiciaire menée par le Parquet national antiterroriste (Pnat), députés et sénateurs ont débuté leur travail pour tenter de comprendre comment un agent a pu se radicaliser et passer à l’acte au cœur même de l’un des sanctuaires du renseignement français. Retour sur les premiers éléments et question autour d’une enquête tentaculaire possiblement dévastatrice pour la préfecture de police de Paris et le ministère de l’Intérieur.

Que contient la clé USB retrouvée au bureau du tueur ?

Depuis trente-six heures, l’exploitation de cet élément crucial – retrouvé dans le caisson du bureau de Mickaël Harpon – suscite un grand déballage médiatique. Si les enquêteurs se plongent aussi dans plusieurs autres «appareils» électroniques (disque(s) dur(s) ou ordinateur(s), cette clé incarne à elle seule le principal enjeu de l’enquête tentaculaire qui débute. A quoi l’informaticien de 45 ans a-t-il pu avoir accès ? Selon nos informations, les policiers n’ont, pour l’heure, exhumé aucun «listing de noms ou d’adresses personnelles». Ils ont, en revanche, d’ores et déjà identifié des trombinoscopes et des mails professionnels, et n’excluent pas de faire de nouvelles découvertes dans les jours à venir. En effet, la clé USB de l’auteur de la tuerie de la préfecture de police de Paris possède une très grande capacité de stockage. Des milliers de fichiers y sont amassés, sans qu’il soit possible pour le moment d’en définir la provenance exacte. Comme technicien maison, Mickaël Harpon était fondé à intervenir sur de nombreux postes de travail. Ceux qui, en tout cas, relevaient du niveau d’habilitation qui était le sien : secret-défense.

D’où cette question fondamentale : l’ensemble des fichiers emmagasinés sur la clé USB a-t-il été sciemment enregistré à des fins personnelles ? Ou ont-ils été copiés ici ou là, au gré de ses interventions purement professionnelles sur les postes de travail de ces collègues ? L’interrogation vaut plutôt deux fois qu’une concernant les fameuses vidéos de décapitation de l’Etat islamique (EI) retrouvées sur la clé. Car il est évidemment très différent de les avoir compilées soi-même ou de les avoir aspirées sur le bureau d’un fonctionnaire affecté à l’antiterrorisme… Il n’en demeure pas moins que l’incroyable amas de données figurant sur la clé USB de Harpon pourrait trahir une totale légèreté dans les procédures internes de sécurité. L’informaticien circulait-il librement ? Participait-il, comme l’affirme le Canard enchaîné dans son édition de mercredi, à des opérations de renseignement ? A-t-il pu capter l’identité des infiltrés dans les réseaux islamistes ? Enfin, ultime question capitale : a-t-il transmis des données à d’éventuels complices ? C’est peu dire que l’enquête menée par la police judiciaire met la DRPP sens dessus dessous…Afin d’avancer le plus rapidement possible dans l’inventaire de la fuite, le commissaire qui dirige la brigade criminelle, Michel Faury, a ordonné le partage du contenu de la clé USB entre les différents services enquêteurs : la section antiterroriste de la préfecture de police de Paris (Sat), la sous-direction antiterroriste de la direction centrale de la PJ (Sdat), la Direction générale de la Sécurité intérieure (DGSI). Même des policiers de la brigade des stups ont été appelés en renfort.

Comment l’informaticien a-t-il pu conserver son habilitation secret-défense ?

«C’est le nœud du problème, estime une source au sein des services de renseignement. S’il y avait eu le moindre doute, il aurait fallu le cribler à nouveau et effectuer une enquête plus poussée. Cela démontre l’incroyable légèreté dont a fait preuve la hiérarchie intermédiaire de la DRPP.» Habilité secret-défense, le deuxième niveau de sécurité sur trois possibles, depuis juillet 2003, date de son entrée à la DRPP, Harpon a vu cette habilitation renouvelée à deux reprises, en 2008 puis en 2013, conformément aux règles alors en vigueur. Le délai de validité étant désormais de sept ans, elle devait l’être à nouveau en avril 2020. Mais comment l’informaticien a-t-il obtenu et conservé le précieux sésame ?

La DRPP a pour particularité d’effectuer elle-même ses procédures d’habilitation. Sauf que ces dernières années, des «anomalies», selon le mot de Castaner, et surtout un niveau d’exigence jugé bien trop faible pour un service aussi sensible, ont conduit à revoir le système. Jusqu’en 2017, cette enquête consistait uniquement à «procéder à des vérifications des fichiers, notamment ceux des services spécialisés», comme l’indique une note dévoilée par France Inter, signée par la patronne de la DRPP, Françoise Bilancini.

Une indigence surprenante. Selon Bilancini, la situation aurait changé à son arrivée à la tête de la maison, en 2017, avec la mise en place d’une nouvelle procédure d’enquête «plus poussée». Le criblage des fichiers serait désormais systématiquement agrémenté d’un entretien avec l’individu, mais aussi d’une vérification poussée de son environnement relationnel, afin d’identifier toute vulnérabilité ou faille de sécurité potentielle. «Mais ces enquêtes restent bien souvent bâclées», tempère une source spécialisée, qui évoque des manquements graves au sein du renseignement parisien. Signe que le problème est bien connu, un protocole a été signé en février 2019 à la demande du Premier ministre afin de caler le protocole de sécurité de la DRPP sur celui de la DGSI, bien plus contraignant. Une vigilance qui a manifestement manqué dans la surveillance de Harpon.

Pourquoi, après l’attentat de «Charlie», une alerte a-t-elle été ignorée ?

Entre deux procédures de renouvellement de son habilitation secret-défense, le tueur aurait également pu faire l’objet d’une procédure administrative de signalement et de ce fait d’un nouveau «criblage». Dans sa note rédigée au lendemain de la tuerie, Françoise Bilancini explique qu’en juillet 2015, le cas de l’informaticien avait justement été abordé entre deux agents de la DRPP et un major de police en charge des signalements de la radicalisation.

Ces policiers du renseignement auraient été témoins d’un commentaire de Mickaël Harpon en réaction à l’attentat six mois plus tôt dans les locaux de Charlie Hebdo («C’est bien fait»). Ils auraient alors fait part d’un changement de comportement, notamment vis-à-vis des femmes, depuis son mariage avec une musulmane. Mais cette alerte «informelle» n’a fait l’objet d’aucune procédure de signalement.

De son côté, le chef de section des deux agents dit avoir eu vent du changement de comportement de Mickaël Harpon, mais pas de l’altercation liée à l’attentat de Charlie Hebdo. Fin août ou début septembre 2015, il en avait d’ailleurs discuté avec le major en charge des signalements de radicalisation, avant d’estimer finalement «qu’il n’y avait pas de sujet avec M. Harpon et qu’il gérait à son niveau», relate toujours la note de Françoise Bilancini.

Cette dernière conclut que l’alerte a été stoppée à ce niveau-là. Un suivi aurait été fait par le major sur l’informaticien, mais la même réponse lui a toujours été apportée : «Aucun souci.» L’altercation sur l’attentat de Charlie Hebdo n’a pas elle non plus fait «l’objet d’aucun rapport écrit, ni d’avis à la hiérarchie», constate la cheffe de la DRPP. Ces suspicions de radicalisation ont été abordées seulement «verbalement» avec la «hiérarchie intermédiaire».

Lors de son audition par la commission des lois de l’Assemblée nationale, Christophe Castaner a estimé que cette situation représentait un «dysfonctionnement sérieux, une faille grave» : «Les signaux d’alerte auraient dû être suffisants pour déclencher une enquête en profondeur.» Selon lui, l’absence de «contrôle» après le mariage de Mickaël Harpon en 2014 constituait une autre faille.

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Emmanuel Fansten , Willy Le Devin Photo Albert Facelly , Ismaël Halissat

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