Retour sur Silk road

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L’une des premières chroniques de cette rubrique était consacrée à un documentaire sur Silk Road. Il était temps de revenir aux sources avec le film, qui s’intéresse à la création, l’ascension puis la chute brutale de cette plateforme.

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De Silk Road à Snapchat

Ross Ulbricht avait fait un diagnostic assez pertinent : la drogue génère une criminalité annexe, qu’il est possible de résorber en dématérialisant les transactions commerciales. Dans le film, il explique que la plupart de ses acheteurs sont issus de la classe moyenne, sont diplômés et vivent dans des quartiers résidentiels.

Cela pouvait paraître lunaire à l’époque, mais son constat était juste. Les dealers d’aujourd’hui ont délaissé le Dark Web, TOR, les sites. onion pour Snapchat et Instagram, avec le même objectif : fidéliser leurs clients, leur fournir un service de qualité, sans qu’ils aient besoin de s’aventurer dans des endroits où ils ne voudraient pas mettre les pieds.

De façon ironique, le fait que les dealers préfèrent utiliser un réseau social centralisé est une illustration supplémentaire de la fracture numérique. Installer TOR et l’utiliser correctement n’est pas forcément simple alors que faire une vidéo de quelques secondes et la diffuser sur Snapchat est à la portée de tous les crétins.

Hypocrisie

Ross Ulbricht se réclamait d’une certaine philosophie économique et politique, qui consiste — si on se base sur l’exégèse du film — à amplifier le pouvoir du marché privé, afin d’affaiblir le pouvoir de l’État. Dans son esprit, la consommation et la vente de produits stupéfiants sont donc un simple exercice des droits fondamentaux.

Les États-Unis tout comme la France ont perdu la guerre contre les stupéfiants, notamment à cause d’une certaine forme d’hypocrisie. Sans aller jusqu’à dire que la légalisation de tous les produits stupéfiants serait une solution, les débats enflammés autour de la légalisation du cannabis montrent que le sujet reste encore tabou. Dans le cadre français, c’est d’autant plus hypocrite que le pays est un gros consommateur d’anxiolytiques et de benzodiazépines, des produits qui génèrent une forte addiction. On rappellera également que les Américains sont de gros consommateurs d’analgésiques en tous genres, dont l’oxycodone.  

La condamnation même de Ross Ulbricht montre à quel point les autorités ont voulu en faire un exemple : condamné à la prison à vie, sans possibilité de libération, il est devenu une sorte de coupable idéal. Les crimes pour lesquels il a écopé d’une condamnation à vie sont des crimes non violents. Pour autant, Silk Road a survécu à l’incarcération de son fondateur et d’autres plateformes ont vu le jour. Les narcos : 1 — la police : 0.

Génie, mais idiot

Le gros problème en matière de trafics reste les intermédiaires et les employés. Plus on multiplie les intermédiaires, plus on crée des failles dans le système. Quand vous êtes seul aux commandes, vous savez ce que vous faites. Mais vous ne pouvez pas garantir que l’autre à qui vous accorderez votre confiance ne fera pas une erreur ou ne choisira pas de vous donner pour sauver sa tête.

Ross Ulbricht a-t-il était trop gourmand ? Le film montre clairement sa volonté, non pas d’expansion, mais de reconnaissance médiatique. Or, même les grands chefs de cartels mexicains et colombiens, qui jouissent d’une certaine impunité, ont compris qu’il ne fallait pas forcément s’afficher de façon trop ostentatoire. Peut-être aurait-il pu passer entre les mailles du filet s’il avait tout simplement supprimé Silk Road, après l’intervention tonitruante d’un sénateur. Il suffisait de disparaître quelques mois et éventuellement de recommencer. Mais il a été pris dans son propre piège.

Les forces de l’ordre l’ont bien compris et c’est pour cela qu’ils investissent les réseaux sociaux, afin de détecter si certaines personnes affichent des objets qui ne sont pas exactement en adéquation avec leurs revenus déclarés. Ce n’était pas le cas de Ross Ulbricht, lui a eu la sottise de déléguer une partie de son affaire à d’autres personnes, qui se sont avérées peu fiables.

Un biopic à voir

Silk Road est un bon film. D’entrée de jeu, le spectateur est prévenu qu’il ne s’agit pas d’un documentaire, que certains éléments sont de la fiction, mais que la trame générale est l’histoire de Ross Ulbricht. Alors que le film dure presque 2 h, on ne s’ennuie absolument pas. On est même surpris quand arrive le générique de fin, tant il est bien rythmé, bien filmé et que les acteurs nous emmènent avec eux dans leur descente aux enfers.

En dehors de la réflexion que l’on peut avoir sur les stupéfiants, le regard de l’agent de la DEA qui court derrière Ross Ulbricht est intéressant. Flic de la vieille école, il est mis au placard dans la section criminalité informatique et supervisé par un gamin de 27 ans. Avant son arrestation, il dit à son ancien collègue de faire attention à tous ces morveux, qui n’ont aucune expérience du terrain et s’imaginent révolutionner la lutte contre le crime.

Sur ce point, le fait que le dialogue soit imaginaire ou non importe peu. Le monde a changé, les technologies ont changé, mais le numérique ne peut pas tout faire. Tout le champ de l’investigation ne peut pas se dérouler uniquement devant un écran d’ordinateur et tout ne s’apprend pas avec des PDF. Il y a une part d’instinct qui ne peut s’apprendre que dans la vraie vie. Cela est valable dans d’autres secteurs. Il suffit de jeter une pierre dans n’importe quelle grande ville, pour trouver dix crétins qui se figurent que leur application numérique ou leur compétence avec un clavier vont révolutionner un secteur donné. Sur les dix, il y en aura peut-être un qui passera la première année d’exercice.

Silk Road est disponible sur Amazon Prime.

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