Réforme des retraites: Macron agite la menace d’une dissolution – Le Figaro

ANALYSE – Le chef de l’État ouvre des discussions avec les syndicats mais garde son calendrier.

C’est la technique du talon-pointe. En pilotage automobile, elle consiste à appuyer en même temps sur le frein et l’accélérateur pour faire monter le moteur en régime par un coup de gaz lors du rétrogradage. Efficace pour passer les virages sans à-coup. Mais si ça rate, surrégime et blocage de la boîte de vitesses. C’est la technique qu’applique Emmanuel Macron à la réforme des retraites. Accélérer en maintenant l’objectif d’une entrée en application de la réforme à l’été 2023 ; freiner en organisant une concertation avec les forces politiques et les syndicats d’ici à la fin de l’année. Avec à la clé le risque de bloquer la boîte de vitesse, en l’occurrence de voir ses oppositions lui infliger une motion de censure à l’Assemblée nationale. Voilà la stratégie dévoilée par le président de la République, mercredi, lors d’un dîner organisé à l’Élysée avec les chefs de sa majorité et les membres du gouvernement concernés par la réforme. Le président a prévenu.

« Si une motion de censure est votée, je dissous dans la seconde », a-t-il mis en garde. Menace confirmée dès jeudi matin par le ministre du Travail, Olivier Dussopt : « Si toutes les oppositions se coalisaient pour adopter une motion de censure et faire tomber le gouvernement, Emmanuel Macron s’en remettrait aux Français et les Français trancheraient et diraient quelle est la nouvelle majorité qu’ils veulent. » L’avertissement s’adresse surtout aux Républicains. Car c’est sur eux que repose l’adoption ou non d’une motion de censure face aux Insoumis de Jean-Luc Mélenchon et au Rassemblement national de Marine Le Pen, désormais prêts à marcher main dans la main contre la réforme des retraites. Une dissolution ? « Chiche », répond la finaliste de l’élection présidentielle, à l’unisson de Jean-Luc Mélenchon qui voit dans une telle perspective « une opportunité ». Mais le chef de l’État n’y croit pas, ou pas encore, persuadé de rallier à sa cause des députés LR qui défendent de longue date le report de l’âge légal de départ voire quelques socialistes, notamment ceux qui, en leurs temps, votèrent la réforme Touraine. Avant d’en arriver là, Emmanuel Macron garde quelques cartes dans sa manche.

Pousser les syndicats à discuter

Pour l’heure, la piste du projet de loi ad hoc sur la réforme des retraites reste le scenario privilégié. Un texte discuté avec les forces politiques et syndicales sur la base des promesses de campagne d’Emmanuel Macron : âge légal de départ à 65 ans, retraite minimale à 1 100 euros, suppression des régimes spéciaux et mise en place de critères de pénibilité. « Comme dans toute bonne négociation, il faut une mise de départ, observe un familier du Palais. Ensuite, en fonction de ceux qui seront prêts à bouger, cela peut évoluer. » Mais si les discussions devaient bloquer, le président de la République peut encore décider de faire adopter sa réforme des retraites courant octobre via un amendement au projet de loi de finances de la Sécurité sociale (PLFSS) ou plus tard en janvier via un amendement à son volet rectificatif (PLFSSR). Une menace voilée pour pousser les syndicats à entrer dans la discussion. « Cela reste une possibilité qui n’est pas évacuée s’il devait y avoir un refus d’obstacle de la part des syndicats », confie l’un des participants au dîner de mercredi soir. Charge désormais à Olivier Dussopt de garder tout le monde dans la partie puisque c’est lui que la première ministre a chargé de lancer, « dès la semaine prochaine », les discussions sur les carrières longues, la pénibilité, l’usure au travail, l’emploi des seniors, les régimes spéciaux et les petites retraites.

Du grain à moudre pour les syndicats donc, même si les positions des uns et des autres sur chacun de ces sujets sont déjà connues. Après tout, Emmanuel Macron a déjà passé presque tout son premier quinquennat à discuter avec eux pour essayer de réformer les retraites. À défaut de convaincre des acteurs arc-boutés contre la réforme, ce petit tour de piste supplémentaire permet déjà au chef de l’État de ramener le calme dans la majorité. Face à la volonté du président de la République d’accélérer sur la réforme en la faisant passer par amendement au PLFSS dès cet automne, l’allié de la première heure François Bayrou avait publiquement fait part de son opposition à un tel scénario. « Je suis opposé au passage en force », avait-il tonné dans Le Parisien. Provoquant par là même une levée de boucliers chez les partisans d’une réforme rapide, à commencer par l’ancien premier ministre Édouard Philippe, suivi par tous les membres de l’aile droite de la majorité. Un débat sur la technique plus que sur le contenu de la réforme et qui a agacé le chef de l’État.

Comme dans toute bonne négociation, il faut une mise de départ. Ensuite, en fonction de ceux qui seront prêts à bouger, cela peut évoluer

Un familier de l’Élysée

« Vous oubliez que la forme est au service du fond. Il faut d’abord réfléchir à ce qu’il y a dans la réforme et ensuite à la méthode pour la faire passer », leur a-t-il lancé lors du dîner. Avant de trancher plutôt en faveur de François Bayrou avec ce scénario de la temporisation, mais sans pour autant éconduire les autres. Bref, en sortant de table mercredi soir, tout le monde s’affichait satisfait et Élisabeth Borne pouvait se réjouir d’une « convergence totale entre les différentes composantes de la majorité ». Voire jusqu’aux Républicains qui, sans dire s’ils étaient prêts à voter la réforme, se sont réjouis à demi-mot de la relance du chantier. À l’Assemblée nationale, le patron des députés LR, Olivier Marleix, a salué « un progrès » tout en refusant de signer « un chèque en blanc » à la majorité. Et du côté du Sénat, son président, Gérard Larcher, a jugé que « l’inspiration » de l’exécutif n’était pas très éloignée de celle de la droite qui dépose chaque année un amendement pour une réforme des retraites. De quoi laisser Emmanuel Macron rêver de repartir pied au plancher.

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