« Projet Cartel » : au Mexique, le silence ou la mort pour les journalistes – Le Monde

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Publié aujourd’hui à 18h00, mis à jour à 18h19

« Mexique, l’empire des cartels ». C’était sa collègue, son amie. Les deux femmes partageaient le même « journalisme de combat » dans la moiteur de l’Etat de Veracruz, bordé par le golfe du Mexique. La région, qui prend des airs de petit paradis avec ses longues plages, sa végétation tropicale et sa gastronomie épicée, s’est transformée en enfer pour les journalistes, pris en étau entre les cartels de la drogue et les hauts fonctionnaires véreux. La vie de Norma Trujillo, 52 ans, a basculé le 28 avril 2012. Ce jour-là, sa consœur, Regina Martinez, correspondante régionale du prestigieux hebdomadaire d’investigation Proceso, était assassinée à Xalapa, capitale du Veracruz. Depuis, des caméras de sécurité surveillent la maison de Norma. Cette mère de deux enfants ne sort plus à la nuit tombée.

Coordonné par le réseau de journalistes d’investigation Forbidden Stories, créé pour poursuivre le travail d’autres reporters, menacés, censurés ou assassinés, un collectif de vingt-cinq médias internationaux, dont Le Monde, a enquêté sur l’« affaire Regina Martinez », trop vite classée. Son meurtre, prélude à une explosion de violence contre les journalistes au Mexique, révèle un « système » qui met la profession face au peloton d’exécution de la narcopolitique mexicaine.

Regina Martinez, sur une photo non datée.

« Sa mort a marqué un avant et un après pour la profession, raconte Norma, journaliste à l’édition régionale du quotidien La Jornada. Elle faisait partie d’un magazine national important. On la croyait protégée. » Le frêle rempart de la notoriété n’a pas tenu. Cent dix-neuf professionnels des médias ont été assassinés au Mexique en vingt ans, selon le Comité pour la protection des journalistes (CPJ), organisation de défense de la liberté d’informer.

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Avec huit tués en 2020, le Mexique est le pays le plus meurtrier au monde pour les professionnels des médias. Deux d’entre eux ont été assassinés, cette année, dans le Veracruz, qui possède le triste record des crimes dirigés contre les journalistes parmi les 32 Etats mexicains. « Ils sont tués afin de taire une information gênante pour le crime organisé ou pour les autorités corrompues, qui n’hésitent pas à recourir à l’ultraviolence », s’insurge Jan-Albert Hootsen, représentant du CPJ au Mexique, en précisant que plus de 90 % de ces meurtres restent impunis.

L’équipe de Forbidden Stories a suivi la piste des investigations de Regina Martinez. Un mètre cinquante, frêle, introvertie, celle que ses amis appelaient « la chaparrita » (« la petite ») était une enquêtrice redoutable, tenace et prolifique. Des exécutions massives au gouffre de la dette régionale, des exactions des militaires aux malversations des notables, sa plume aiguisée avait révélé plusieurs scandales dans une région pétrolière devenue stratégique pour le trafic de drogue, avec ses trois ports et ses 700 km de côte. « Elle restait très discrète sur ses investigations en cours », se rappelle Norma Trujillo qui, le jour de sa mort, a ressenti « d’abord de la colère, puis de la peur ».

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