Procès du 13-Novembre, jour 31 : ‘Il m’a dit qu’il était blessé, qu’il allait mourir et qu’il m’aimait’ – France Inter

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Les familles des personnes assassinées au Bataclan se succèdent à la barre. Elles racontent leur nuit du 13 novembre 2015, les heures d’attentes et d’angoisse. Et les six ans de deuil qui ont suivi.

"Les policiers me demandent de décrire", se souvient Caroline, épouse de Christophe Foultier. "C'est au moins la 40e fois. (...) Comment est-ce que ça peut être si compliqué de le retrouver ?"
“Les policiers me demandent de décrire”, se souvient Caroline, épouse de Christophe Foultier. “C’est au moins la 40e fois. (…) Comment est-ce que ça peut être si compliqué de le retrouver ?” © Radio France / Valentin Pasquier

Ils sont ceux qui n’ont pas vécu l’attentat. Ou du moins pas dans la fosse, les combles ou les loges du Bataclan. Ils sont ceux qui ont soudainement été tirés d’une soirée agréable, festive ou calme, mais généralement banale. Jusqu’à ce qu’une alerte, un message, un coup de téléphone les fassent basculer dans l’horreur du 13 novembre 2015

Pour Chloé, c’est d’abord un appel de son amoureux, Mayeul Gaubert, à 21h40. Mayeul est alors au concert des Eagles of Death Metal. Il n’en rate jamais un en France. Lorsque son portable sonne, Chloé, elle, est encore au cabinet d’avocats où elle travaille. Alors elle hésite à décrocher. Puis finalement si. “J’ai entendu des explosions, Mayeul m’a dit qu’il y avait eu une attaque, qu’il était blessé, qu’il allait mourir et qu’il m’aimait.” Chloé maintient la communication. Elle a le temps de lui dire une dernière chose : “Et je m’en veux beaucoup aujourd’hui. Je lui ai dit : ‘Essaie de faire le mort’.”

Des heures à attendre des nouvelles

Juliette, aussi, a pu échanger quelques mots avec son papa, Christopher Neuet-Schalter. Il est alors 22 heures. Elle a tenté de le joindre “une fois, deux fois, trois fois”. Il a fini par décrocher. “Il a dit à sa fille”, raconte sa veuve Catherine, “Juliette je ne peux pas te parler. Je suis blessé mais vivant, je t’aime”. Bien plus tard, un pompier qui a tenté, en vain, de sauver la vie de Christopher, atteint par quatre balles, confiera à Catherine qu’il “a marqué toute [s]on équipe par sa volonté de vivre et particulièrement son courage en répondant à l’appel de sa fille alors qu’il savait qu’il allait mourir”.

Pour tous, ensuite, c’est la recherche, longtemps vaine, d’informations sur leurs proches. “Les heures d’attente à guetter les personnes à la télé pour essayer d’apercevoir Mayeul”, décrit son frère Vianney. La route vers Paris pour les parents de Thomas Duperron, “avec le sentiment de rouler vers la mort”. Les mêmes informations, répétées inlassablement : “Les policiers me demandent de décrire”, se souvient Caroline, épouse de Christophe Foultier. “C’est au moins la 40e fois : ses deux grands tatouages, ce grand brun mal rasé. Comment est-ce que ça peut être si compliqué de le retrouver ?” Ce sont les quelques heures de sommeil arrachées à l’angoisse, puis le matin du 14 novembre. Et les enfants de Caroline qui se lèvent. “Quoi dire ?”, confie-t-elle à la barre, “Papa est à l’hôpital.”

Pas là, papa ? “Mon fils de deux ans ne comprend pas. Ma fille de six ans s’inquiète : ‘J’espère qu’il ne s’est pas cassé la jambe’.” C’est encore le très douloureux ascenseur émotionnel causé par les informations contradictoires, se souvient encore Caroline. “Le lundi, alors que j’ai déjà annoncé à mes enfants la mort de leur père, on me dit : ‘Si, il reste une personne vivante non identifiée.’ Puis un policier : ‘Non, désolé.’ Quelques minutes après, rebelote. J’ai l’impression qu’on me secoue la tête comme un cocotier.”

Chloé a perdu son copain, Mayeul, au Bataclan, le 13 novembre 2015.
Chloé a perdu son copain, Mayeul, au Bataclan, le 13 novembre 2015. © Radio France / Valentin Pasquier

“Une douleur d’une extrême intensité” 

Jusqu’à l’annonce qui tombe comme un couperet. Pour Anaïs, c’est en arrivant à l’hôpital, là où elle pense retrouver son frère, certes blessé mais en vie. “Je me suis mise à courir et un médecin m’est tombé dans les bras en me disant qu’il était désolé, que les blessures de mon frère étaient trop graves, il n’avait rien pu faire.” Pour ce petit garçon de quatre ans, c’est l’espoir d’une surprise ou d’un cadeau lorsque sa maman s’assied près de lui : “Chéri, j’ai quelque chose de très important à te dire.” 

Pour Arlette, mère de Nicolas Catinat, c’est un coup de téléphone de sa fille, dans l’après-midi du samedi 14 novembre : “Maman, c’est fini, je viens d’appeler l’institut médico-légal. J’ai hurlé comme une bête.” Ce sont ensuite les démarches administratives, la visite à l’institut médico-légal. Ces trop courts instants, sans intimité aucune, derrière une vitre. “Ça rend difficile le début du travail de deuil”, explique Alexandra, soeur de Gilles Leclerc, fleuriste de 32 ans “qui aimait la vie”

Puis vient le deuil. Le deuil illogique d’un enfant. “Perdre un père ou une mère c’est déjà très dur parce qu’on perd une partie de son passé”, confie à la barre le père de Stéphane Albertini. “Mais perdre un enfant, c’est terrible parce qu’on perd une partie de son passé et tout son avenir.” “Une douleur d’une extrême intensité”, ajoute la mère de Nicolas Catinat. Le manque terrible. “Ses instruments se sont tus, son absence est immense”, dit Caroline de son mari Christophe. “Pendant environ 3 ans, les enfants ne voudront pas aller se coucher. La nuit c’est bien trop dangereux, on peut y perdre ses parents. A l’âge où le méchant ne devrait être qu’un loup dans un compte, il est devenu pour eux celui qui leur confisque leur avenir.” 

La tristesse. Celle “des fêtes des mères où l’on recevra deux appels, le troisième n’arrivera jamais plus”, se désole le père de trois enfants, dont Thomas Duperron. “La tristesse des Noël et anniversaires où l’on sait que le plus beau cadeau que l’on fera à Thomas sont des fleurs fraîches sur sa tombe.”

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