Procès des attentats du 13-Novembre : trois rescapés du Bataclan témoignent « C’est difficile d’expliquer ce que c’est de croiser la mort » – Le Monde

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Edith et Bruno, deux rescapés de l’attaque du Bataclan, témoignent devant la cour d’assises, à Paris, le 6 octobre 2021.

Clarisse, retenez ce prénom. Celle qui le porte a de grands yeux d’un bleu limpide. Elle a noué ses cheveux à la va-vite dans un chignon qui lui fait comme une drôle de pelote vacillante sur le sommet du crâne. Clarisse a 30 ans, elle est la cinquième rescapée du Bataclan à témoigner, mardi 6 octobre, devant la cour d’assises spéciale de Paris.

Elle dit : « C’est difficile de retranscrire, d’expliquer ce que c’est de croiser la mort. Je vais essayer. » Elle commence à raconter et on ne lâche plus la Clarisse de 24 ans qui vient de terminer ses études, n’a pas encore trouvé du travail et entre, ce vendredi 13 novembre 2015, dans la fosse du Bataclan. « Avec ma meilleure amie, on est des inconditionnelles de rock. Comme d’habitude, on rejoint la fosse côté droit. A chaque concert, c’est notre lieu. »

La petite fiole de whisky qu’elle a passée en douce sous le manteau – « c’est le système D des étudiants fauchés » – circule de main en main. Clarisse regarde les visages autour d’elle, elle a toujours aimé ça, regarder les visages ; elle ne voit que des gens heureux, elle danse, il commence à faire chaud, elle retire sa veste.

La fiole est déjà vide, les filles ont envie de boire encore – « le rock, c’est de la musique et des bonnes bières fraîches » – ; elles attendent que le groupe entame « une chanson un peu longue, pas terrible », Kiss the Devil, pour aller se ravitailler. Au bar, la pinte est trop chère, il faut ruser, elles plaisantent avec le videur, lui disent qu’elles vont chercher de l’argent au distributeur pour qu’il accepte de leur mettre un tampon sur la main, elles ont prévu de filer à la supérette du coin.

« Je me dis quelle mort de merde dans une loge en Placo ! »

Il est 21 h 47, elles sont dans le vestiaire, « un bruit assourdissant déchire le silence de la rue », le videur a un mouvement de recul, « ça tire une, deux, trois, quatre fois. Ils sont juste là. Notre seule issue, c’est de retourner dans la salle ». Elles se séparent, Clarisse court vers la droite de la fosse. « Le concert bat son plein, je pousse des gens, je crois que je dis “ça tire” mais je ne suis pas sûre que le son sort de ma bouche, je regarde la scène et je vois le guitariste jeter sa guitare, tout le monde se met au sol, ça tire en rafales de tous les côtés. J’attends de me faire tirer dans le dos. Et je me demande : est-ce que ça va faire mal ? A plat ventre, je pense à ma famille et je me dis que je ne peux pas leur faire ça. J’attends qu’ils rechargent. »

Clarisse aperçoit une porte de secours, s’en approche, d’autres personnes la suivent. « Elle est bloquée. On tape, on tape et la porte s’ouvre sur un videur complètement éberlué. Je suis en tête. On monte un étage, puis un deuxième, je fonce vers la loge, une vieille loge en Placoplatre. On est une cinquantaine. On est piégés. Je me dis quelle mort de merde dans une loge en Placo ! » Au fond, des toilettes. « Et là, j’ai un flash de GoldenEye de James Bond. Je me mets à défoncer le plafond à coups de poing. »

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