Présidentielle US : «Donald Trump ne doit pas être réélu», met en garde John Bolton – Le Parisien

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Sur les photos dans le Bureau ovale, il était le conseiller à l’épaisse moustache blanche, juste derrière Donald Trump. John Bolton, 71 ans, n’est resté que dix-sept mois à la Maison Blanche, de mars 2018 à septembre 2019, avant d’être « viré » comme tant d’autres collaborateurs du tempétueux président. L’ex-conseiller à la sécurité nationale, un « faucon » qui avait déjà servi sous Reagan avant d’inspirer Bush Jr. pour sa guerre d’Irak, règle aujourd’hui ses comptes avec son ancien « boss », qui a tout tenté — en vain — pour empêcher sa publication.

Résultat : « The Room Where it Happened », sorti en juin aux Etats-Unis et ce mercredi en France (NDLR : « La pièce où ça s’est passé », publié chez Talent Editions, 592 pages, 23,90 euros), s’est écoulé selon son éditeur américain à un million d’exemplaires. Près de 600 pages saisissantes pour décrire une maison devenue folle, d’où le président milliardaire, « totalement inapte à la fonction » selon Bolton, gère les affaires de l’Amérique… et du monde. Joint par visioconférence, ce Trumpiste repenti instruit un procès à charge, et met en garde : un second mandat de Trump aurait des conséquences « irréparables ».

Avoir été frappé par le Covid-19, puis la manière dont il a mis en scène sa sortie d’hôpital, cela va-t-il servir ou nuire à Donald Trump ?

JOHN BOLTON. A l’évidence Trump est convaincu que son comportement va favoriser sa campagne. Il a peut-être bien galvanisé sa base électorale, mais la plupart des gens vont le juger trop imprudent.

VIDÉO. Covid-19 : Trump enlève son masque dès son retour à la Maison Blanche

Qu’avez-vous pensé du débat Trump/Biden la semaine dernière ?

C’était du Trump classique! Ce débat ressemblait à une journée type dans le bureau ovale. C’est comme ça qu’il se comporte la plupart du temps : il bafoue toutes les règles, il invente des faits et des chiffres… Son objectif était de troubler Biden, de le pousser à la faute, ce qui aurait été la réaction de tout le monde sauf peut-être de Mère Teresa. Je ne pense pas qu’il ait réussi. Au moins, c’est une bonne chose que le monde entier voit cela, parce que c’est ainsi qu’il essaie de façonner le monde, simplement en affirmant ce qu’il a envie de croire. Voilà pourquoi Trump ne doit pas être réélu. S’il se conduit aussi mal aujourd’hui, imaginez ce qu’il fera lors d’un second mandat!

Qu’est ce qui pourrait être pire s’il est réélu ?

Les dommages créés ces quatre dernières années sont réparables, et même — en étant optimiste — assez rapidement. Mais huit ans de Trump, l’impact sera très différent. Sur les dossiers liés à la sécurité nationale, la plupart de ses décisions ont été motivées par les réactions négatives qu’il craignait de provoquer chez son électorat, et non pas par la poursuite d’une stratégie. Cette logique a prévalu pour le retrait des troupes américaines en Syrie, mais aussi sur l’Irak, l’Afghanistan, le programme nucléaire iranien ou nord-coréen… S’il rempile à la Maison Blanche, ce garde-fou tombera car il sera libéré de toute entrave politique (NDLR : selon le 22e amendement de la Constitution, un président ne peut accomplir que deux mandats, consécutifs ou non).

L’Union européenne doit-elle s’attendre à une guerre commerciale, comme Trump l’a fait avec la Chine ?

La menace la plus sérieuse concernera l’OTAN. En juin 2018, il n’avait pas été loin de se retirer de cette alliance. Je ne suis pas sûr que des deux côtés de l’Atlantique, on s’en rende bien compte.

L’opinion américaine semble extrêmement polarisée. Les lignes peuvent-elles bouger ?

Très peu d’Américains se disent indécis. Qu’ils soient pro-Biden ou pro-Trump, les électeurs sont fermement campés sur leur choix. Le débat n’a pas changé ce constat, comme l’ont montré les premiers sondages qui ont donné Biden légèrement gagnant. Pas plus d’ailleurs que la mort récente de la juge (NDLR : de la cour suprême) Ruth Bader Ginsburg, et son processus de remplacement. Cet événement crucial dans le contexte d’une fin de campagne n’a pourtant pas d’impact sur l’opinion…

VIDÉO. Etats-Unis : le débat Trump-Biden tourne à la foire d’empoigne

Votre ancien patron accuse un net retard dans les sondages, peut-il encore renverser la vapeur ?

Bien sûr qu’il peut encore gagner ! Un mois, c’est une éternité en politique dans l’Amérique d’aujourd’hui. Personne n’a oublié le traumatisme de 2016, avec tous ces sondages qui donnaient Hillary Clinton victorieuse. Sans oublier la fameuse « surprise d’octobre », à même d’inverser la dynamique du candidat distancé, et de bousculer tous les pronostics. Trump a encore cette possibilité.

Trump semble cultiver une relation spéciale avec certains autocrates comme Erdogan ou Xi Jinping. Comment l’expliquer ?

Les dirigeants autoritaires le fascinent, notamment parce qu’il confond une bonne relation personnelle avec un dirigeant étranger et la relation bilatérale entre les deux pays. Selon sa logique, s’il a un bon feeling avec Xi Jinping, alors les Etats-Unis et la Chine s’entendront bien. Même si cela compte en partie, ce n’est évidemment pas comme cela que ça marche.

Il a pourtant été dur avec la Chine…

Il n’a été dur que les quatre ou cinq derniers mois, mais pendant trois ans et demi, il a été tolérant sur les abus de Pékin contre les Ouïgours, il a reculé à Hong-Kong sur le principe du un pays deux systèmes… Au printemps 2019, nous voulions faire un communiqué sur les trente ans du massacre de la place Tian’anmen mais Trump a refusé. Il a changé d’attitude depuis le coronavirus, quand il est devenu évident que la Chine mentait sur ce qui se passait réellement à Wuhan, avec les conséquences que l’on sait sur la gestion de cette maladie dans le reste du monde. Alors oui, il a imposé des sanctions, mais s’il est devenu dur, c’est parce qu’il pense que cette attitude lui rapportera des voix le 3 novembre. S’il est réélu, il peut faire un revirement à 180 degrés.

Comment décririez-vous la manière dont il se comporte avec les leaders étrangers, notamment avec Macron ?

Je ne pense pas qu’il comprenne grand-chose des sujets qui sont discutés. Il estime que son instinct lui dira ce qui est bien ou non. Macron pense pouvoir manipuler Trump et il l’a fait sur le sujet de l’Iran, en essayant de jouer de la vanité de Trump. Beaucoup de leaders étrangers le considèrent avec mépris. Ils seront polis et riront à ses blagues, serreront les dents lorsqu’ils l’entendront dire certaines choses, mais en coulisses, ils le prennent pour un bouffon.

Y a-t-il quelque chose à sauver dans son bilan ? Son action en Corée du Nord ?

Trump n’a pas de philosophie, il n’agit pas en fonction de grandes stratégies. Travailler à la Maison Blanche c’est comme se trouver à l’intérieur d’un flipper, avec des décisions prises par à-coups. Sur la Corée du Nord, les trois rencontres avec Kim Jong Un étaient d’énormes événements médiatiques, avec Trump au centre de l’attention. Mais il ne comprend pas mieux la manière de conclure un accord sur le nucléaire nord-coréen que la chaise sur laquelle je suis assis. Quant au récent accord entre les Emirats arabes unis (EAU) et Israël, il est dû aux changements titanesques dans la réalité géostratégique au Moyen-Orient. En partie causés par l’accord nucléaire iranien en 2015, où les Arabes du Golfe ont perdu toute inhibition à propos d’un rapprochement avec Israël, parce qu’Israël et eux-mêmes partagent la même analyse sur la menace iranienne.

Vous avez travaillé pendant 17 mois avec lui, le regrettez-vous ?

C’est un honneur de travailler pour le gouvernement à un poste de si haut niveau. A cette époque, en avril 2018, malgré tout ce qui se disait à propos de Trump, je pensais que la gravité de la charge présidentielle l’influencerait, qu’il changerait sa manière de prendre des décisions. J’avais tort. Je ne crois pas qu’il saisisse complètement ce que cela signifie d’être président, ni comment le gouvernement fonctionne. Il n’apprend jamais rien.

George W. Bush Jr ou Ronald Reagan en savaient peu sur la politique étrangère, peut-être n’est- ce pas obligatoire pour un président américain d’être un spécialiste de ces sujets ?

J’ai travaillé pour ces deux présidents, il est juste de dire qu’aucun président américain n’arrive à la Maison Blanche en sachant déjà tout ce qu’il doit savoir, personne n’a de connaissances à 360°. Mais quand ils ont besoin d’apprendre, ils le font. Alors que Trump ne s’en soucie pas. Il regarde les dynamiques personnelles entre lui et les dirigeants étrangers et pense que c’est comme ça qu’il peut conclure des accords. C’est inquiétant parce qu’il n’absorbe aucune des informations importantes qu’un Vladimir Poutine connaît comme le dos de sa main. Donald Trump, lui, arrive chaque jour dans le bureau ovale, regarde autour de lui et dit « quoi de neuf aujourd’hui ? ».

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