Pour Jean-François Delfraissy, «la courbe est exponentielle et c’est inquiétant» – Libération

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Une mise en demeure ou presque. Alors que le chef de l’Etat réunit vendredi le Conseil de défense pour discuter de possibles ajustements dans la stratégie nationale de lutte contre l’épidémie, le président du conseil scientifique, Jean-François Delfraissy, est sorti de sa réserve ce mercredi pour marteler l’impératif de prendre «un certain nombre de décisions difficiles». Et ce «dans les huit à dix jours maximum».

Pour les membres du conseil scientifique, la circulation virale sur le territoire, qualifiée d’«exponentielle» par Santé publique France, impose de redoubler d’efforts pour casser la dynamique de l’épidémie. «Pour l’heure, le retentissement de ce regain de contaminations sur le système hospitalier reste encore faible», reconnaît le professeur Delfraissy auprès de Libération. «On est actuellement aux alentours de 50 000 dépistés positifs par semaine et donc encore très loin des probablement 500 000 contaminations par semaine qu’on avait en février, sans le savoir faute de test. On n’est pas dans le même registre, ce qui rend les décisions difficiles à prendre. Mais la courbe est exponentielle et c’est inquiétant.»

Il précise : «La France se situe à un niveau qui n’est pas celui de l’Espagne mais qui n’est pas loin, avec un décalage peut-être d’une quinzaine de jours et qui est beaucoup plus sévère que celui de l’Italie. Les projections que nous avons sur la région Paca nous font craindre une mise sous tension des réanimations hospitalières en octobre.»

Une semaine d’isolement plutôt qu’une quatorzaine

Face à ce tableau préoccupant, le conseil scientifique presse le gouvernement d’améliorer l’efficience de sa stratégie de contrôle de l’épidémie. Dans un avis remis au ministre la Santé, Olivier Véran, le 3 septembre et mis en ligne seulement mardi, il pointe ainsi les failles relatives à l’un des trois piliers de la lutte contre l’épidémie : la mise à l’isolement des personnes infectées et de leurs cas contacts. Et de décrire une «stratégie d’isolement sans cahier des charges, ni budget à l’échelle nationale, des recommandations assez peu relayées auprès du public, le manque de données précises sur les conditions et le suivi de l’isolement».

Bilan : nombre de malades s’affranchissent des recommandations d’isolement, parce qu’ils n’en mesurent pas l’utilité, parce qu’ils craignent les répercussions sur leur vie privée ou professionnelle, ou qu’ils ne peuvent tout simplement pas assumer financièrement.

Pour le conseil, il s’agit donc de clarifier les modalités de cette mise à l’isolement, tout en la rendant plus praticable socialement et acceptable économiquement pour les citoyens. Ce n’est donc pas pour un renforcement mais pour un allègement de la contrainte que plaident ses membres. Soit une réduction de quatorze à sept jours de la mise à l’abri réclamée aux personnes infectées ou susceptibles de l’être. «Que vaut-il mieux ? interroge le professeur Delfraissy. Une durée plus courte, acceptée et respectée, sachant qu’au bout de huit jours le risque de contamination est faible, ou une injonction ignorée ? A l’heure actuelle, l’isolement est très peu respecté.»

Pour emporter l’adhésion du plus grand nombre, le conseil prend soin d’assortir sa recommandation d’un mode d’emploi clair. Ainsi l’isolement doit démarrer «dès les signes de suspicions cliniques […] sans attendre les résultats du test», insiste Delfraissy ; à partir du jour du prélèvement positif pour les cas asymptomatiques ; à partir du jour du contact avec un cas confirmé pour les personnes contacts, suivi d’un test diagnostique réalisé au septième jour d’isolement, lequel sera poursuivi si le résultat du test est positif.

Des «mesures contraignantes» par région envisagées

Pour les experts, il convient pour l’heure de miser sur le bon vouloir et le sens des responsabilités des citoyens, invités à «s’auto-isoler». Toutefois, selon le professeur Delfraissy, passer à des «mesures contraignantes» dans certaines régions pourrait être envisagé.

Reste qu’il semble difficile d’espérer une adhésion de la population à ces recommandations sans que l’Etat ne mette la main à la poche. Les experts invitent le gouvernement à accompagner l’effort individuel. Selon le conseil scientifique, l’Etat doit déployer une série de mesures de compensation : arrêt de travail sans délai de carence pour les salariés, prime de compensation de perte de revenus pour les professions indépendantes et les personnes n’ayant pas de revenus réguliers, certificats médicaux permettant aux mineurs dans le foyer de justifier de leur absence de l’établissement scolaire, et si nécessaire accès à un service de prise en charge à domicile des besoins (courses, soin de santé, assistante sociale…).

De quoi rendre plus difficile encore l’arbitrage de l’exécutif. Pour emporter le morceau, Delfraissy rappelle : «Toute décision qui serait prise actuellement n’aura un bénéfice potentiel» sur la situation sanitaire «que dans quinze jours». Et de conclure : «L’Italie va prendre le même type de décision la semaine prochaine et l’Allemagne y réfléchit. Revoir la stratégie d’isolement devient partout une nécessité.»

Nathalie Raulin

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