Nous avons lu «Le Consentement», le livre qui accuse Gabriel Matzneff – Le Parisien

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C’est un récit cru, poignant, subtil et profond. Dans « Le Consentement », en librairie ce jeudi, l’éditrice Vanessa Springora raconte sa liaison avec l’écrivain Gabriel Matzneff lorsqu’elle avait 14 ans. Une relation à propos de laquelle l’homme désormais âgé de 83 ans n’évoque ni remords ni culpabilité.

Sans jamais nommer ce dernier – elle l’appelle « G. » ou « G.M. » –, mais en citant des titres ou extraits de ses ouvrages, l’écrivaine aujourd’hui âgée de 47 ans raconte comment cette relation entre un homme de 50 ans et une collégienne a été rendue possible, au milieu des années 80 à Paris.

Elle analyse sa souffrance et sa culpabilité et explique pourquoi elle a décidé, trente ans plus tard, de publier ce témoignage. Pas de mot « roman » sur la couverture. C’est bien un épisode de sa vie que retrace cette femme, dans ce récit littéraire de haute tenue. Séduite au début de l’adolescence par l’auteur de « Ivre du vin perdu », alors invité régulièrement à la télévision, chroniqueur dans des journaux prestigieux, Vanessa Springora décrit d’abord une petite fille seule.

En manque d’amour, vivant avec sa mère après le départ d’un père jaloux, violent, absent. Une gamine caractérisée aussi par « une certaine précocité sexuelle ». « Toutes les conditions sont maintenant réunies », lâche-t-elle à la fin d’un premier chapitre consacré à son enfance, avant un deuxième chapitre baptisé « la proie ».

Un homme « à l’air de bonze », à la « présence cosmique »

L’autrice raconte alors la rencontre, au cours d’un dîner mondain auquel l’entraîne sa mère, avec cet écrivain admiré. Cet homme « à l’air de bonze », à la « présence cosmique » et au sourire « qu'(elle) confond dès le premier instant avec un sourire paternel »…

Grâce aux attentions de ce dernier, qui l’invite très vite chez lui, l’adolescente qui se trouve laide comme un crapaud se sentira « exister ». Vanessa Springora parle de sa « fascination » pour cet écrivain dont elle lit tous les textes… sauf ceux qu’il lui déconseille parce qu’ils seraient trop « sulfureux ».

Elle confie « la joie inédite » et de « l’amour » qu’elle éprouve pour G., qui l’initie à la sexualité. Puis elle relate les souffrances physiques qu’elle a endurées au moment de leur relation et qui lui ont valu d’être hospitalisée pour un « rhumatisme articulaire aigu ».

Un ogre qui se nourrit de jeunes enfants

Cette alerte, qui précédera les crises d’angoisse, l’anorexie et même un épisode psychotique à l’âge adulte, aurait pu mettre un terme à la relation entre l’adolescente et le quinquagénaire, mais il n’en a rien été. Pour que Vanessa se « déprenne » de G., il faudra qu’elle tombe sur les écrits de son amant et découvre que, tel un ogre, il se nourrit de jeunes enfants et d’adolescentes, de Manille à Paris, pour satisfaire son addiction au sexe et la transposer dans ses livres.

C’est sans doute ce qui glace le plus à la lecture du « Consentement », qui analyse avec subtilité les mécanismes de la pédophilie : à aucun moment, Vanessa, 14 ans, puis 15 ans, n’a été protégée par les adultes. Après avoir tempêté qu’il allait « dénoncer (G.) à la police » lorsque sa fille lui révèle qu’elle couche avec l’écrivain, son père disparaît définitivement.

Sa mère, qui travaillait dans l’édition, s’est rapidement « accommodée » de voir sa fille fréquenter un auteur respecté, s’installer avec lui à l’hôtel et sécher le collège jusqu’à être déscolarisée. Quand Vanessa lui annonce qu’elle a quitté G.M., elle lui lance même « d’un air attristé » : « Le pauvre, tu es sûre ? Il t’adore ! »

« Se plier aux caprices » de ce « très grand écrivain »

Des années après, alors que Vanessa lui reproche son attitude, sa mère lâche : « C’est toi qui couchais avec lui et c’est moi qui devrais m’excuser ? » Il y a aussi le philosophe Cioran, ami de G. chez qui Vanessa se réfugie et qui lui assure qu’elle doit « se plier aux caprices » de ce « très grand écrivain ».

Et puis ce médecin, qui « aide » Vanessa à avoir des rapports sexuels avec l’auteur… Enfin, la Brigade des mineurs, qui a convoqué G.M. cinq fois, lui faisant lire les lettres de dénonciation anonymes dont il est l’objet, sans jamais l’inquiéter vraiment.

Vanessa Springora rapporte cette rencontre surréaliste faite dans l’escalier de G. avec deux policiers de la Brigade des mineurs où, après un échange courtois avec l’écrivain, les flics sont repartis sans un regard pour elle…

La complaisance de toute une époque

« À quatorze ans, on n’est pas censée être attendue par un homme de 50 ans à la sortie de son collège, on n’est pas supposée vivre à l’hôtel avec lui ni se retrouver dans son lit, sa verge dans la bouche à l’heure du goûter », note celle qui est aujourd’hui directrice des éditions Julliard.

Dans un passage du « Consentement », elle se souvient de ce numéro d’« Apostrophes », sur Antenne 2, au cours de laquelle, devant un auditoire gonflé d’admiration pour G., l’écrivaine Denise Bombardier s’était indignée contre les récits pédophiles de Gabriel Matzneff. « Rétrospectivement, je m’aperçois du courage qu’il a fallu à cette auteure canadienne pour s’insurger, seule, contre la complaisance de toute une époque », écrit-elle.

À propos de l’impunité dont a joui G., elle souligne : « Il faut croire que l’artiste appartient à une caste à part. […] En dehors des artistes, il n’y a guère que chez les prêtres qu’on ait assisté à une telle impunité. La littérature excuse-t-elle tout ? »

« Pas mon attirance qu’il fallait interroger, mais la sienne »

Vanessa Springora détaille aussi le long processus qui lui a permis de sortir de l’emprise et de la culpabilité. « Comment admettre qu’on a été abusé quand on ne peut nier qu’on a été consentant ? Quand, en l’occurrence, on a ressenti du désir pour cet adulte qui s’est empressé d’en profiter ? Pendant des années, je me débattrai moi aussi avec cette notion de victime, incapable de m’y reconnaître », avoue-t-elle.

Avant de pointer si justement : « Pourquoi une adolescente de quatorze ans ne pourrait-elle aimer un monsieur de trente-six ans son aîné ? Cent fois, j’avais retourné cette question dans mon esprit. Sans voir qu’elle était mal posée, dès le départ. Ce n’est pas mon attirance à moi qu’il fallait interroger, mais la sienne. »

L’écrivaine – qui signe ici son premier ouvrage – explique enfin pourquoi elle a choisi de raconter son expérience dans un livre. Celle qui a tant souffert que G. s’inspire de leur relation pour ses romans – jusqu’à croire qu’elle aurait « quatorze ans pour la vie » puisque c’était « écrit » – a voulu « prendre le chasseur à son propre piège, l’enfermer dans un livre ».

« Écrire, c’était redevenir le sujet de ma propre histoire. Une histoire qui m’avait été confisquée depuis trop longtemps », conclut-elle au terme d’un récit qui se lit en apnée et vous laisse sous le choc.

« Le Consentement » de Vanessa Springora, Editions Grasset, 216 pages, 18 euros.

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