Mohammed Harbi : « Il faudrait qu’Emmanuel Macron reconnaisse le massacre d’Etat » du 17 octobre 1961 – Le Monde

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Mohammed Harbi, à Paris, le 3 décembre 2019.

Mohamed Harbi, âgé de 88 ans, est le plus célèbre historien algérien. Cadre du FLN durant la guerre d’indépendance – il fut un expert lors des premières négociations d’Evian (mai-juin 1961) – il dirigea l’hebdomadaire Révolution africaine sous la présidence d’Ahmed Ben Bella avant de basculer dans l’opposition au lendemain du coup d’Etat de Houari Boumediène en 1965. Emprisonné puis placé en résidence surveillée, il s’évade en 1973 vers la France où il entame une carrière universitaire. Il a récemment publié Aux origines du FLN (Editions Bouchene, 2020).

La relation entre la France et l’Algérie connaît une nouvelle crise à la suite des propos d’Emmanuel Macron le 30 septembre. Faut-il s’en inquiéter ?

Nous sommes là dans les usages de l’histoire et non dans un débat. Sur le propos de Macron s’interrogeant sur l’existence d’une nation algérienne avant la colonisation française, la réaction de l’opinion algérienne n’est pas seulement subjective. Il faut rappeler que cette thèse de l’inexistence d’une nation algérienne et donc d’un sentiment national a été forgée à l’époque pour faire accepter la colonisation française. Il s’agit d’ailleurs d’un argument qu’on trouve largement développé dans le dossier présenté par la France aux Nations unies lors des débats sur l’Algérie avant 1962. Il n’y a rien de neuf. C’était le barrage qui avait été construit pour nier le droit de l’Algérie à son indépendance. C’est cela qui fait réagir viscéralement les Algériens.

Par contre, la référence de Macron au « système politico-militaire » algérien est, elle, plutôt recevable par l’opinion algérienne…

Les militaires algériens eux-mêmes le savent. Cela fait longtemps qu’est évoqué le rôle de l’armée dans le système. Personnellement, j’en ai parlé publiquement dès 1980 dans mon ouvrage Le FLN, Mirage et Réalité [Editions Jeune Afrique]. Je caractérisais le système politique comme « une armée qui a un Etat ». Donc, ce n’est pas nouveau. Dans les débats entre Algériens, on parle clairement d’un système militaire et on demande expressément un gouvernement civil.

Et l’évocation par Macron de la « colonisation turque » qu’on aurait tendance à oublier au profit de la « colonisation française » ?

Au début du XVIe siècle, les Algériens – de l’époque – s’étaient tournés vers les Ottomans pour se protéger de l’empire de Charles Quint. L’Empire ottoman était perçu comme un empire musulman, en tout cas dirigé par des musulmans. Les Ottomans ont organisé la protection de communautés entières en leur donnant des pouvoirs de gestion. Ils leur ont certes imposé des exigences, mais qui ont été moins contraignantes qu’on ne le pense. Ils ne se sont pas attaqués à la possession de la terre, comme l’ont fait les Français. Dans le système politique ottoman, les tribus ou les administrations disposaient d’une autonomie totale. Cela a pu tenir trois siècles avec, certes, des mises au pas de temps en temps. N’oublions pas qu’il y avait un consul français à Alger.

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