Millenium : la saga qui n’aimait pas l’injustice

Millenium : la saga qui n�aimait pas l�injustice

La saga Millenium a redonné ses lettres de noblesse au polar nordique. Succès phénoménal dans le monde entier, Stieg Larsson et David Lagercrantz nous ont plongés dans un univers dont on ne ressort pas totalement indemne.

Dualité ou complémentarité ?

Mikael Blomkvist est journaliste d’investigation et fondateur de la revue Millenium. Condamné en diffamation suite à ses écrits sur Hans-Erick Wennerström, il se retrouve professionnellement au pied du mur. Invité par Henrik Vanger à enquêter sur la mort présumée de sa nièce Harriet, il croise Lisbeth Salander, elle-même chargée d’enquêter sur lui, pour le compte d’Henrik Vanger.

Dans l’ensemble de la saga, il n’y a pas de personnalité plus dissemblable que les deux protagonistes : il est avenant et sociable, elle est renfermée et acerbe. Il est instinctif, elle est analytique. Il a une vie assez agréable, la sienne ressemble à un champ de mines. Peu à peu, ils vont déteindre l’un sur l’autre au fil des six tomes.

En dehors de leur quête de vérité — chacun pour des raisons différentes — ils ont un point commun qui les rend parfaitement complémentaires : un problème avec l’autorité. Nos sociétés se sont construites sur des figures de respect imposées : la police, l’État, les services sociaux, les capitaines d’industrie. Or, l’un et l’autre les contestent, soit parce qu’ils ont constaté les échecs de ces figures d’autorité soit parce qu’il s’agit de pouvoir usurpé. Si on enlève ce détail, l’ensemble ne peut plus tenir.

Fantôme

Lisbeth est un paradoxe : malgré une apparence singulière et un comportement considéré comme hors-norme, elle arrive à rester invisible, que ce soit dans la vraie vie ou sur le Web. Mikael ne la repère que parce qu’elle a volontairement laissé un indice pour qu’il la retrouve, une sorte d’acte manqué.

En cela, elle est une allégorie de la sécurité informatique, mais aussi de la place des femmes dans la société. Les personnes travaillant dans ce domaine vous diront qu’une part non négligeable des intrusions informatiques ne sont jamais détectées. Quand Lisbeth s’introduit quelque part, personne ne se rend compte de rien. Les victimes — qui n’en sont pas — ne peuvent qu’évaluer les conséquences, sans jamais comprendre ce qui s’est passé.

La place des femmes dans la société semble parfois répondre au même schéma. On ne les prend en compte que lorsqu’on est confronté aux conséquences ou à quelque chose qui nous déplaît, sans pour autant être concerné. La violence subie par Lisbeth ne peut avoir lieu sans la réunion de trois facteurs : son sexe, sa position de vulnérabilité, non pas physique, mais sociale, et le laisser-faire des autorités. Cette équation va se décliner sur les trois premiers tomes de la série, mais va surtout se renverser progressivement. Pour autant, on ne doit surtout pas faire de Millenium un polar féministe, car il ne l’est pas. Cela n’a jamais été l’objectif de Larsson et ce n’est pas non plus celui de Lagercrantz.

Ce n’est pas non plus un polar sur le hacking, même s’il tient une grande place. Sur le plan technique, les descriptions tiennent la route et sont plausibles. L’auteur a veillé à suivre l’état de l’art de la sécurité et de ses failles au moment de l’écriture et ne part pas dans des exploits parfaitement fantaisistes.

Rupture

La réalité est bien plus simple : faire rentrer la saga Millenium dans une case ou dans une autre, montre une mésinterprétation. Ce n’est pas un roman féministe, ce n’est pas un roman sur le journalisme, ce n’est pas une critique de la société, c’est au mieux un polar nordique parce qu’il y a des cadavres et que cela se passe en Suède. Mais ce n’est certainement pas une œuvre anecdotique.

Aucun personnage n’est stéréotypé et aucune histoire ne rentre dans une case. Les motivations des protagonistes ne sont ni totalement pures ni totalement intéressées et semblent même parfois décorrélées des personnages. Est-ce un polar politique ?L’ancienne compagne de Larsson, Eva Gabrielsson, a expliqué que la dernière obsession de son conjoint avant son décès était d’identifier l’assassin d’Olof Palme, du nom de ce Premier ministre suédois. Cette ombre plane sur les trois premiers tomes et encore plus dans le troisième. Parmi les thèses concernant ce meurtre, il y a celle de l’extrême-droite et en particulier, des groupes néonazis.

Plus qu’une critique politique, c’est la présence persistante de l’idéologie du Troisième Reich dans la société suédoise qui est mise en exergue, comme si l’un des États considérés comme parmi les plus vertueux n’arrivait pas à purger ses propres démons. La force d’un écrivain est d’écrire sur ce qu’il connait et ce qu’il côtoie. Il était donc logique que Larsson se concentre sur ces aspects de la société suédoise. Cela n’a pas empêché des imbéciles de le traiter d’extrémiste parce qu’il ne condamnait pas les crimes d’honneurs — alors que la question ne lui avait jamais été posée et qu’il avait la parole assez rare.

Incarnation

L’adaptation cinématographique suédoise de Millenium est assez fidèle au roman, même si les scénaristes ont pris quelques raccourcis et expurgé certains aspects de l’intrigue secondaire. L’ensemble reste cohérent et Noomi Rapace explose littéralement dans ce rôle, au point que personne ne peut l’incarner mieux qu’elle, ni Rooney Mara (version américaine de l’adaptation) ni Claire Foy, dont on se demande ce qu’elle fait dans Millenium 4 (qui n’aurait jamais dû voir le jour).

Quant à Mikael Blomkvist, le rôle est bien tenu par Michael Nyqvist et le casting a été tellement bien fait qu’à la lecture des autres Millenium, on se figure les personnages en Rapace et Nyqvist.

Tout aurait pu s’arrêter au premier Millenium : la conclusion était belle et on ne restait pas sur sa faim. Pourtant, Larsson a décidé de continuer avec deux autres tomes, remis à son éditrice très peu de temps avant son décès brutal. Le parcours personnel de Larsson, son obsession pour l’assassinat de Palme et ses propres ressemblances avec Blomkvist ajoutent une part de mystère dans ce qui aurait pu n’être qu’un simple roman.  

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