Les travailleurs en ligne créent de nouveaux outils pour améliorer leurs conditions de travail. Cela fonctionnera-t-il ?

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Les travailleurs en ligne créent de nouveaux outils pour améliorer leurs conditions de travail. Cela fonctionnera-t-il ?

Il y a environ un an, peu après avoir eu un petit garçon, Brittany s’est mise à la recherche d’emploi pour contribuer financièrement au ménage, tout en restant mère au foyer. Elle a rapidement découvert Amazon Mechanical Turk (AMT) et, après avoir commencé à travailler sur la plateforme, a commencé à décrocher des emplois payés plus de 40 euros de l’heure.

Parfois, dit-elle en riant, elle gagne même plus d’argent que son mari.

Cela ne veut pas dire que ce travail rémunérateur est venu facilement. Quelques recherches judicieuses sur Google et quelques discussions sur Reddit ont fait avancer les choses. Mais elle se souvient avoir commencé par des “trucs merdiques”.

“Je compare cela à un jeu vidéo”, dit Brittany, qui n’a pas souhaité que son nom complet soit communiqué. “Au début, vous devez faire ce qu’on appelle du grinding pour obtenir les bonnes missions. Quand tu commences à jouer sur Mechanical Turk, c’est comme ça. Ensuite, ça commence à s’améliorer.”

“Mechanical Turk” est une référence à une fausse machine à jouer aux échecs développée au 18e siècle pour tromper les joueurs humains en leur faisant croire qu’ils affrontaient un automate. En réalité, la machine pouvait cacher un maître d’échecs en chair et en os, capable de battre son adversaire, mais le laissant abasourdi face à ce qui semblait être un progrès technologique monumental.

À bien des égards, trois siècles plus tard, le travail du Turc mécanique d’Amazon ressemble à celui de la machine à jouer aux échecs, apparemment magique.

Sur la place de marché en ligne, les posteurs – également appelés demandeurs – externalisent des tâches et des processus rémunérés via la plateforme, où ils sont mis à la disposition de travailleurs, ou Turkers.

Les Turkers peuvent choisir les offres en cliquant dessus. Elles sont appelées tâches d’intelligence humaine (Human Intelligence Tasks (HITs). Certaines tâches consistent simplement à répondre à des enquêtes dans le cadre d’un projet de recherche ; d’autres nécessitent un travail plus approfondi, comme la validation de données.

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La base de données ImageNet, forte de 14 millions d’images, a été en grande partie vérifiée, triée et étiquetée par les travailleurs d’AMT

AMT s’est fait un nom en raison du rôle considérable de la plateforme dans l’assistance aux applications d’intelligence artificielle (IA). Les modèles d’IA qui sont aujourd’hui omniprésents dans tous les aspects de la vie contemporaine, qu’il s’agisse de modérer le contenu des médias sociaux ou d’assister les voitures sans conducteur, sont effectivement basés sur d’énormes ensembles de données qui nécessitent un étiquetage manuel. Il s’avère qu’une grande partie de cet étiquetage est effectuée par les turkers.

Par exemple, la base de données ImageNet, forte de 14 millions d’images, a été en grande partie vérifiée, triée et étiquetée par les travailleurs de l’AMT. Twitter s’appuie sur les Turkers pour améliorer sa recherche en temps réel. Et avec le marché mondial de la collecte et de l’étiquetage des données qui devrait atteindre 3,5 milliards de dollars d’ici 2026, il est peu probable que la main-d’œuvre d’AMT se retrouve de sitôt sans emploi.

La nature des HIT varie énormément.

Lorsque la pandémie de COVID-19 a frappé les États-Unis l’année dernière, Sarah travaillait dans le commerce de détail et, comme beaucoup d’autres, elle n’a pas tarder à se retrouver dans une situation précaire.

Elle a quitté son emploi par crainte pour sa santé, mais a découvert qu’elle ne recevrait pas d’allocation chômage. Comme la crise s’aggravait, Sarah (nom fictif) a déménagé dans un autre État pour s’occuper d’un parent âgé. Après avoir cherché des moyens de gagner de l’argent rapidement, elle s’est inscrite à AMT.

Après un mois de travail continu, elle dit avoir gagné moins de 500 dollars

Sarah dit avoir lu des messages toxiques sur les médias sociaux en faisant de la modération de contenu. Ou avoir du regarder des images désagréables dans le cadre de projets de recherche enregistrant ses réactions. Pourtant, après un mois de travail continu, elle dit avoir gagné moins de 500 dollars.

Il appartient aux demandeurs de déterminer le montant de la rémunération des Turkers, sans obligation de s’engager sur un salaire minimum, ce qui signifie que certains Turkers, surtout lorsqu’ils n’ont pas d’autre recours pour obtenir une aide financière, finissent par accepter des récompenses infimes pour leur travail.

“Vraiment dégueulasse”, c’est ainsi que Sarah décrit les demandeurs qui sautent sur l’occasion de faire du travail pour très peu d’argent. “Je pense qu’ils oublient que nous sommes de vraies personnes”, ajoute-t-elle.

Nouvelles façons d’organiser et d’institutionnaliser le travail

Quelle que soit leur expérience du travail, à l’ère de la gig economy, les travailleurs de services comme celui-ci sont des indépendants. Ce qui signifie pas de congé maladie, pas de salaire minimum et pas de droits des employés.

Il est difficile de savoir exactement quelle est l’ampleur du groupe des Turkers. Alors qu’Amazon a déjà fait état de 500 000 travailleurs inscrits, des analystes ont précédemment estimé que 2 000 à 5 000 travailleurs peuvent être trouvés sur la plateforme à tout moment, ce qui représente un total de 10 000 Turkers actifs. Amazon n’a pas répondu aux demandes de commentaires de ZDNet sur AMT.

Mais alors que la pandémie de COVID-19 se transforme en récession mondiale et que les niveaux de chômage nationaux atteignent de nouveaux sommets, les travailleurs se tournent de plus en plus vers des plateformes comme AMT, malgré l’instabilité de l’emploi, à la recherche de missions rémunérées.

Explosion du recrutement des turkers

Bien qu’Amazon ne partage pas de chiffres précis, les premières recherches semblent confirmer que les demandeurs sur la plateforme signalent deux fois plus de création de comptes par rapport à la période précédant le COVID-19.

Fabian Stephany, chercheur en sciences sociales à l’université d’Oxford, tente de quantifier l’impact des répercussions économiques de la pandémie sur les travailleurs indépendants. Ses travaux récents ont mis en évidence une nette augmentation du nombre de travailleurs indépendants enregistrés en ligne aux États-Unis depuis le début de la crise. Alors que, dans le même temps, la demande de travailleurs a connu des fluctuations inhabituelles, potentiellement dues à des entreprises confrontées à des restrictions budgétaires.

En d’autres termes, de plus en plus de travailleurs précaires rejoignent la gig economy, et la concurrence pour les emplois devient encore plus forte.

Les services de ce type constituent de nouvelles formes de travail et de nouvelles façons d’organiser et d’institutionnaliser le travail. Stephany explique à ZDNet : “Avec ce changement, il faut toujours se poser les bonnes questions : comment payer équitablement, quelles doivent être les conditions de travail, etc.”

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Ces questions ne sont pas nouvelles. Depuis des années, en effet, certains Turcs dénoncent les lacunes d’AMT, une plateforme que Jeff Bezos lui-même a qualifiée de “people as a service“.

Un premier exemple de Turkers se réunissant pour exprimer leurs doléances s’est produit en 2014. Kristy Milland, un turker devenu chercheur en économie du travail, s’est associé à des collègues dans une campagne intitulée “Cher Jeff Bezos”.

Dans une série de lettres adressées au PDG d’Amazon, les Turkers ont développé de nombreux aspects d’AMT qu’ils trouvaient problématiques. Il y avait, bien sûr, la question de la rémunération – puisqu’Amazon n’exerce aucun contrôle sur la valeur de la compensation imposée par les demandeurs. Les recherches ultérieures de Milland ont montré qu’à 3,01 dollars de l’heure en moyenne, les Turkers aux États-Unis gagnent nettement moins que le salaire minimum.

Un autre problème qui a été soulevé est celui du rejet massif. Les demandeurs peuvent rejeter le travail des Turkers lorsqu’ils estiment qu’il ne correspond pas à leurs normes – et lorsque leur travail n’est pas approuvé, les Turkers ne sont pas payés. La campagne “Cher Jeff Bezos” a donc demandé la mise en place d’une procédure de réclamation formelle contre les demandeurs qui pourraient rejeter injustement un travail honnête.

Il semble y avoir une dynamique persistante au cœur de la plupart des problèmes dénoncés par Milland et ses collègues turkers : un déséquilibre frappant du pouvoir entre les travailleurs et les demandeurs. “Les Turkers sont des êtres humains, pas des algorithmes”, dit la campagne ; “les Turkers ne devraient pas être vendus comme de la main-d’œuvre bon marché” ; et surtout, “les Turkers doivent avoir une méthode pour se représenter aux demandeurs et au monde via Amazon”.

Un intérêt croissant pour la vieille école du droit du travail

Les Turkers n’ont pas cessé d’exprimer des demandes pour de meilleures conditions de travail depuis la campagne de Milland en 2014. Un nom que la plupart des travailleurs de la plateforme connaissent, par exemple, est Turkopticon, un site web qui a été créé, selon ses propres termes, pour aider ceux qui sont “dans la foule du crowdsourcing” à veiller les uns sur les autres.

Turkopticon, qui est maintenant aussi une page Facebook et un blog, adopte parfois un ton nettement conflictuel. La plateforme propose un espace aux travailleurs pour exprimer leurs griefs à l’encontre de certains aspects d’AMT dans le but d’attirer l’attention du public sur ces questions. “Nous attirons l’attention sur les mêmes problèmes qui nous hantent depuis 10 ans : Les rejets massifs et les suspensions de compte”, lit-on sur le nouveau blog de Turkopticon.

La plateforme agit même concrètement en s’adressant à Amazon au nom des Turkers dont les comptes ont été fermés par erreur. Selon les organisateurs, il y a déjà eu plusieurs réintégrations de comptes suspendus à tort suite à des rejets massifs injustes de la part de demandeurs.

En brouillant les définitions habituelles d’employeur et d’employé, la gig economy a transformé la nature du travail. Mais parmi les 50 millions de travailleurs environ qui constituent actuellement la gig economy, il semble y avoir un intérêt croissant pour les actions de revendication.

Par exemple, les chauffeurs d’Uber ont organisé une grève collective en 2019, qui s’est étendue à 25 villes sur cinq continents, et a conduit à la publication d’un manifeste demandant, entre autres, le droit pour tous les chauffeurs de l’app de former des syndicats.

Le pouvoir des communautés de travailleurs en ligne, lorsqu’il s’agit d’influencer les politiques d’Amazon, reste très limité

À la suite de ces événements, Uber a perdu une bataille judiciaire au Royaume-Uni concernant la classification de ses chauffeurs. Ce qui pourrait permettre aux travailleurs de réclamer des congés payés ou un salaire minimum. Peu après, dans un autre jugement historique, Uber a fait un pas de plus et a accepté de reconnaître que le syndicat GMB aurait le pouvoir de représenter les chauffeurs britanniques dans les discussions sur les salaires, les pensions, les avantages sociaux, etc..

Une telle organisation est plus difficile pour les travailleurs dont l’activité se situe purement en ligne. Mais ils tentent d’améliorer leur situation par d’autres moyens. Turkopticon, par exemple, a commencé à organiser des discussions internationales, réunissant des turkers pour élaborer des “plans d’action” visant à améliorer le fonctionnement du turking au bénéfice des travailleurs. Récemment, la plateforme s’est unie au groupe de défense des droits des travailleurs Tech Workers Coalition pour lancer sa première collecte de fonds.

Il n’en reste pas moins que le pouvoir des communautés de travailleurs en ligne, lorsqu’il s’agit d’influencer les politiques d’un géant de la technologie tel qu’Amazon, reste très limité. En d’autres termes, lorsqu’il s’agit de négocier les conditions de travail, les termes du débat ne sont toujours pas entre les mains des travailleurs.

Un Turker, qui se fait appeler Tjololo, a passé des années à gagner de l’argent en tant que Turker sur la plateforme, avant de commencer à assurer la liaison avec les demandeurs pour les aider à mieux utiliser AMT – une activité secondaire qu’il exerce plus pour le plaisir qu’autre chose, parallèlement à un emploi quotidien.

“La plateforme est toujours considérée comme un endroit où vous pouvez obtenir du travail pour moins que le salaire minimum”

Tjololo participe régulièrement à des communautés en ligne de Turkers comme Turkopticon ; selon lui, aller jusqu’à qualifier ces groupes de nouvelle forme de syndicalisation serait peut-être exagéré.

“Je suis d’accord pour dire que les différentes communautés sont utiles, mais je ne pense pas qu’elles soient aussi puissantes qu’un ‘syndicat 2.0’ pourrait le laisser entendre”, explique Tjololo à ZDNet. “Nous avons très peu de poids lorsqu’il s’agit de changer réellement les politiques d’Amazon”.

Améliorer les salaires recommandés par défaut sur AMT, par exemple, ou créer de meilleurs canaux pour contester les rejets, sont autant d’actions qui échappent aux Turkers. Malgré les trucs, astuces et tactiques partagés en ligne, les travailleurs ont donc toujours peu de pouvoir de négociation lorsqu’il s’agit de générer un réel changement.

“Nous plaidons constamment pour des salaires plus élevés, mais la plateforme est toujours considérée comme un endroit où vous pouvez obtenir du travail pour moins que le salaire minimum”, explique Tjololo. “Un syndicat, je crois, aurait un accès direct à la plateforme et serait en mesure d’apporter des changements positifs.”

Faire partie d’une communauté beaucoup plus grande

MTurkForum, TurkerNation, MTurkCrowd, Turkerhub, TurkerView : à côté de Turkopticon, explique Tjololo, il existe un très grand nombre de groupes et de forums en ligne où les turkers communiquent au quotidien, que ce soit pour échanger des conseils professionnels, se plaindre du travail ou simplement pour passer le temps.

De Reddit aux canaux Slack en passant par les groupes WhatsApp, les turkers se rassemblent partout sur le web et les médias sociaux, dans des groupes souvent marqués par un fort sentiment d’appartenance à une même communauté. Pour communiquer, ils utilisent tous les canaux, de Slack à Discord, de Facebook aux forums, dit Tjololo, et même quelques canaux IRC.

Michael (nom fictif), qui pratique AMT depuis quelques années, décrit une expérience similaire.

Il s’est rapidement tourné vers les forums et les communautés en ligne consacrés à AMT, initialement à la recherche de conseils sur le turking, mais il s’est vite rendu compte que ces groupes avaient également pour but de se regrouper et de s’encourager mutuellement. Les discussions de bureau, semble-t-il, ne sont rien en comparaison de ce qui se passe sur les plateformes de discussion les plus populaires qui parlent d’AMT.

“La socialisation au travail est quelque chose que nous faisons tous dans nos professions. On sait que cela améliore la qualité de vie au travail”

“C’est un moyen de socialiser”, explique Michael à ZDNet. “Si vous allez sur le forum TurkerView, par exemple, vous trouverez des gens qui parlent de fantasy football, discutent de leurs conditions médicales ou de leurs relations personnelles. Quelqu’un va disparaître pendant un moment et on va se dire : ‘Hé, qu’est-ce qui est arrivé à ce type, j’espère qu’il reviendra ?'”.

En fin de compte, bien qu’il ait un autre emploi où il côtoie des personnes physiques, Michael se retrouve toujours à rechercher le contact social de la communauté des Turkers à cause de ce qu’il appelle un sentiment de “camaraderie”.

Ainsi, au fond, les groupes Facebook, les canaux Slack, les sous-Reddits et les blogs dédiés aux Turkers mécaniques d’Amazon sont tous liés à une motivation de base : celle de communiquer entre “collègues”, à défaut d’un mot mieux adapté à l’économie moderne.

“La socialisation au travail est quelque chose que nous faisons tous dans nos professions. On sait que cela améliore la qualité de vie au travail”, explique à ZDNet Paola Tubaro, économiste devenue sociologue au CNRS.

Pour les travailleurs en ligne, cependant, la socialisation au travail ne va pas de soi. Tout comme le maître d’échecs se cachait derrière une machine au 18e siècle, les travailleurs d’AMT sont souvent qualifiés d'”invisibles”. La quasi-totalité du travail s’effectuant à la maison et derrière un écran, le travail en ligne laisse peu de place aux discussions informelles à la machine à café.

C’est pourquoi les plates-formes numériques et les médias sociaux ont pris de l’importance chez eux – pour répondre au besoin simple et évident de socialiser au travail.

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Pour Paola Tubaro, il s’agit d’une première étape importante, dans le contexte d’un système qui rend difficile le regroupement en un syndicat traditionnel. Même en ne parlant qu’entre eux, les Turkers ouvrent la porte à la création d’un collectif de travailleurs, et potentiellement à la mobilisation pour accroître leur pouvoir de négociation.

Cette théorie a déjà fait ses preuves. Au Brésil, par exemple, des chercheurs ont découvert que les Turkers utilisent des plateformes en ligne comme WhatsApp pour faire bien plus qu’échanger des mèmes et des blagues sur leur travail. Ils utilisent plutôt les médias sociaux comme un moyen de s’organiser pour défendre de meilleures conditions de travail.

En dehors des États-Unis, le turking présente la particularité que les travailleurs ne sont pas payés en dollars, mais qu’ils reçoivent des crédits à utiliser sur le site web d’Amazon. Il n’est donc pas surprenant que les turkers brésiliens réclament depuis longtemps une forme de rémunération plus adéquate – et une grande partie du travail de protestation s’effectue par le biais de groupes de discussion en ligne.

Par exemple, les chercheurs ont découvert que les Turkers brésiliens s’étaient mobilisés via un groupe WhatsApp, pour envoyer des courriels quotidiens à Amazon demandant des paiements sur leurs comptes bancaires.

Pour Rafael Grohmann, un chercheur spécialisé dans le travail numérique de l’université Unisinos au Brésil, qui a passé des années à étudier le comportement des Turkers brésiliens, il est évident que les communautés en ligne et les médias sociaux permettent aux Turkers de communiquer. Ce qui, à son tour, sème les graines d’une nouvelle forme de mobilisation collective, mieux adaptée à l’ère numérique. “Les canaux informels sont le début de la formation collective. La communication entre travailleurs est la première forme d’organisation, comme le germe de possibilités radicales de luttes”, explique Grohmann à ZDNet.

“Les nouvelles méthodes de contrôle et d’organisation du travail par les entreprises nécessitent de nouvelles méthodes et stratégies de résistance et d’alternatives de la part des travailleurs”, poursuit-il. “C’est par WhatsApp, Facebook, Discord, que les travailleurs de Mechanical Turk communiquent et tentent de s’organiser collectivement.”

Trouver de nouvelles façons de rendre le turking rentable

Certaines des plateformes les plus populaires dédiées au turking ont adopté une autre approche, pour créer les outils permettant d’améliorer leurs conditions de travail.

Chris dirige un site populaire appelé TurkerView. Et il est une figure bien connue chez les turkers. Lancé en 2016 sous la forme d’un forum, TurkerView touche désormais plus de la moitié des travailleurs de la plateforme, dit-il – et les chiffres augmentent presque plus vite qu’il ne peut le gérer.

“Trouvez des demandeurs avec lesquels il vaut la peine de travailler” : la bannière de bienvenue sur le site de TurkerView donne le ton. La plateforme promet en effet d’aider les Turkers à trouver rapidement et en toute fiabilité des HITs lucratifs et gratifiants.

TurkerView recueille des données auprès des Turkers eux-mêmes, qui peuvent donner leur avis sur les HITs qu’ils ont réalisés afin de fournir à leurs collègues des informations sur les demandeurs qui paient bien et avec lesquels ils peuvent travailler en toute sécurité. Les travailleurs sont encouragés à donner leur avis sur l’adéquation entre la rémunération et la tâche, l’idée étant qu’obtenir 8 dollars pour noter des photos de chiots n’est pas exactement la même chose qu’une rémunération similaire pour la modération de contenu violent, par exemple.

La plateforme tient également compte de la qualité de la communication entre les demandeurs et les Turkers et du temps qu’il leur faut pour approuver un HIT terminé. Un outil d’agrégation des salaires calcule le taux horaire moyen pour une tâche donnée, en fonction du temps de réalisation et du montant de la récompense, avec un code de couleur rouge-orange-vert indiquant comment le HIT se compare aux normes de salaire minimum aux États-Unis.

Selon les statistiques partagées par la plateforme, TurkerView est utilisé par plus de 20 000 travailleurs, qui ont soumis environ 750 000 avis sur plus de 30 000 demandeurs.

Chris a lui-même commencé a travailler en ligne en 2015, et son expérience d’AMT a été sans ambiguïté positive. “Je suis tombé amoureux d’AMT”, raconte-t-il à ZDNet.

Bien sûr, certains HITs sont pires que d’autres, mais tout est une question d’adaptabilité, argumente Chris. Les turkistes peuvent gagner de l’argent, mais il faut faire preuve d’ingéniosité pour comprendre le fonctionnement d’AMT et réussir à battre la concurrence pour des tâches à la fois intéressantes et bien rémunérées.

En utilisant quelques compétences en codage qu’il avait acquises pendant qu’il était turker, Chris s’est retrouvé à rester debout jusque tard dans la nuit pour construire des “outils aléatoires” qui, selon lui, pourraient aider les turkers à trouver le chemin du succès sur AMT. Le projet s’est transformé en TurkerView – et il n’a pas fallu longtemps pour que la plateforme commence à se développer à un rythme soutenu.

 

Et TurkerView n’est pas la seule plateforme qui fournit les moyens de rendre le turking plus efficace pour ceux qui effectuent des HITs.

Un autre service est fourni par Turkopticon, dans le but d’éviter les rejets massifs et les suspensions de compte qui s’ensuivent. Turkopticon permet aux travailleurs d’identifier les demandeurs qui ont déjà fait l’objet d’un examen, en fournissant des rapports sur les demandeurs d’un simple clic, et en permettant ainsi aux travailleurs d’éviter les HITs louches pour privilégier ceux qui récompenseront mieux leur travail.

Sur Reddit, la section “HITs worth turking for” est consacré à la publication de liens vers des tâches bien rémunérées ; Our HIT Stop, quant à lui, se décrit comme une communauté de turkers qui se sont réunis pour partager des astuces afin de rendre le travail plus rentable ; le canal Slack Turker Nation comprend des groupes nommés “daily HIT threads” et “rejection alerts”. Et ce ne sont là que quelques-uns des nombreux groupes en ligne qui se consacrent à faire d’AMT une plateforme qui puisse profiter à ses travailleurs.

Toutes ces plateformes semblent reposer sur le même principe : à l’ère de la “gig economy” numérique, il incombe aux travailleurs de tirer le meilleur parti de leur emploi.

Plaidoyer pour de meilleures conditions de travail à l’ère du numérique

Pour certains, le système fonctionne bien. Même s’il faut un certain temps pour apprendre à trouver les bonnes clés. Michael, par exemple, se souvient de ses débuts chez AMT : “La courbe d’apprentissage est raide”, dit-il. “Vous arrivez à bord, il y a toutes ces tâches différentes, qui rapportent entre un cent et 15 dollars, et vous ne savez pas ce qui est quoi”.

“Avec le temps, j’ai réussi à m’y retrouver. Je me suis incrusté dans certains réseaux sociaux en cherchant des informations pour savoir s’il y avait des outils dont je pouvais disposer pour rendre cela plus facile et plus efficace.”

Au final, Michael a réussi à faire d’AMT un travail lucratif et agréable, en grande partie grâce aux conseils qu’il a trouvés sur les groupes de Turker en ligne. Malgré la courbe d’apprentissage abrupte, il a fini par comprendre comment attraper les bons HIT qui lui permettraient de faire fructifier ses économies. Il vient de finir de rembourser son prêt automobile – avec ses revenus de turker, plutôt qu’avec son salaire d’enseignant.

De plus, si l’on modifie certains aspects du turking, par exemple en imposant un salaire minimum, cela risque d’entraîner une multitude de changements sur la plateforme, et pas nécessairement dans l’intérêt des gens – et même si la démarche est motivée par le désir d’améliorer les conditions de travail.

C’est pourquoi Brittany se méfie d’une éventuelle syndicalisation. “J’espère qu’il n’y aura pas de syndicat”, dit-elle. “Lorsque nous commencerons à obtenir plus de droits, on attendra plus de nous, et je pense qu’il y aurait plus d’inconvénients. Je ne veux pas renoncer à ce que j’ai.”

En tant que travailleuse indépendante, le neuf à cinq actuel de Brittany est ponctué d’heures qu’elle peut passer à s’occuper de son nouveau-né, à lui faire la lecture et à lui apprendre les couleurs. La possibilité de s’absenter du travail à tout moment pour faire autre chose est une liberté qu’elle ne pense pas pouvoir retrouver dans un emploi “normal”.

En d’autres termes, la flexibilité de l’économie des plates-formes peut être à l’origine d’une extrême insécurité de l’emploi pour certains travailleurs, mais pour d’autres, il s’agit d’un système à haut risque et à haute récompense, qu’ils sont prêts à adopter pleinement.

Le débat sur l’avenir du travail en ligne est forcément polarisé. D’un côté, certains défendront toujours une réglementation plus stricte pour protéger les plus vulnérables sur des plates-formes souvent décrites comme proches du “Far West”, tandis que d’autres resteront de fervents défenseurs de la flexibilité du travail en ligne.

Et comme les travailleurs arrivent sur les plateformes avec des histoires et des antécédents très différents, une réglementation plus stricte aura inévitablement un impact différent sur les uns et les autres.

Mais une chose est sûre : alors que les taux d’emploi nationaux baissent à la suite de la pandémie de COVID-19, l’économie numérique du “gig” se développe à un rythme soutenu. De plus en plus de travailleurs vulnérables rejoignent les plateformes numériques – pas vraiment par choix, mais plutôt par besoin. Pour eux, avoir un plus grand droit de regard sur leurs conditions de travail peut sembler une perspective attrayante.

De retour aux États-Unis, après seulement quelques mois passés sur AMT, Sarah a réussi à obtenir un prêt étudiant pour commencer un nouveau master. Désireuse de tourner la page de son expérience sur la plateforme, elle n’est pas prête de se battre pour de meilleures conditions de travail et, de toute façon, elle s’est faite à l’idée qu'”ils ne vont pas changer leurs habitudes”.

“Je trouvais tout cela assez sombre, et cela m’a amenée à m’intéresser à la pauvreté dans son ensemble”, dit-elle. “Maintenant, je me suis inscrite à l’école et je suis en train d’obtenir une maîtrise en travail social”.

Source : “ZDNet.com”

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