L’égalité devant le mariage : la souffrance pour tous !

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L’égalité devant le mariage : la souffrance pour tous !

Au premier confinement, j’avais craqué pour Netflix et Shadowz. Second confinement, j’ai craqué pour Amazon Prime. Raison principale : un catalogue de films d’horreur plus fourni que celui de Netflix. En toute logique, je suis tombée sur la série mariée, deux enfants.

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White trash à l’honneur

Évacuons d’emblée la question : oui, la série pourrait tout à fait voir le jour actuellement. La raison en est simple : tout le monde en prend pour son grade. À travers chaque personnage, c’est une catégorie de la population qui est visée, mais c’est fait de façon parfaitement égalitaire.

Les personnes en surpoids, les beaux, les moches, les femmes, les hommes, les enfants, les chiens, les chats, les oiseaux, les riches, les pauvres, les Mexicains, les Français, la Fox, les Français, NBC, CBS, le parti démocrate, le parti républicain, les Français, les religieux, etc. L’idée de la série est de sortir du royaume enchanté de la sitcom des années 80 et 90. Souvenez-vous : les familles y étaient presque parfaites. Le père était respecté, la mère était une cadre supérieure, menant de front une carrière et la gestion d’un foyer, les enfants ne sont pas en surpoids, n’ont pas d’acné, sont populaires et ont de brillants résultats scolaires. Généralement, la fille est une pompon-girl chaste et le garçon, un sportif Don Juan. Et tout ce petit monde se retrouve le soir, autour du dîner familial, pour un repas parfaitement équilibré, cuisiné avec amour. Je vous ai vu bailler d’ennui à cette description.

Mariés, deux enfants prend le contrepied absolu de ce modèle. C’est l’une des premières sitcoms à mettre en scène ce que l’on appelle les White Trash, ces Blancs de la petite classe moyenne, aux faibles capacités financières, intellectuelles et culturelles et à le faire comme un miroir. Malcolm et The Middle suivront bien plus tard, mais en gardant tout de même quelques pudeurs. Ici, il n’y en a aucune, car elle est conçue pour être un miroir déformant. Cet effet miroir est renforcé par un facteur extérieur à la série : les années 80 ont été les années fric aux États-Unis. On le voit dans American Psycho, mais aussi dans American Horror Story — 1984. Il fallait du fric facile, du clinquant, bref afficher le plus possible qu’on avait réussi, quitte à être visible depuis Mars. Or, à la fin des années 80 et le début des années 90, une grave récession a frappé le pays. Socialement parlant, le public était mûr pour montrer une autre Amérique.

Galerie des portraits

Dans l’imaginaire collectif et Bill Bryson en parle très bien dans ses livres, la famille américaine classique répond à certains stéréotypes. Il y en a un en particulier qui concerne les hommes : le mari impuissant. Al Bundy est l’incarnation parfaite du pauvre type, qui n’arrive pas à gagner décemment sa vie, se fait piquer ses sous par tout le monde, ne parvient pas à faire l’amour avec sa femme et, par-dessus le marché, est affligé d’une malédiction. Certains gags sont récurrents, comme le fait qu’il rêve de se débarrasser de son épouse Peggy. Pourtant, à plusieurs reprises, quand l’un ou l’autre sont courtisés, ils nous font la démonstration qu’ils s’aiment. Par ailleurs, dans un épisode, une bonne fortune leur tombe dessus et ils se montrent amoureux comme des adolescents. L’idée générale est de montrer qu’un mariage ne peut peut-être pas tenir sans des conditions matérielles indispensables.

On aurait tort de voir en Peg, une caricature misogyne. Elle est la plus fine de la famille. Profondément allergique à tout travail, qu’il soit rémunéré ou domestique, sa passion consiste à manger des bonbons devant les shows d’Oprah et à dévaliser les boutiques, avec l’argent d’Al. Néanmoins, à plusieurs reprises, elle va recadrer sa famille et elle sait faire preuve de bon sens. Son mariage en est la démonstration : elle a réussi à épouser un type qui fait tout pour elle.

Notre couple ne serait pas la parfaite caricature américaine, sans ses deux enfants. Nous avons d’un côté Kelly, l’archétype de la blonde écervelée et de l’autre, Bud, le malchanceux. Saluons au passage la performance d’actrice de Christina Applegate, qui arrive à incarner avec brio une idiote, pendant 11 saisons alors qu’elle est très loin de l’être. Avec Kelly, on est sur le stéréotype de la jeune femme, sans diplôme, sans compétence, mais dont la beauté et la facilité d’accès, lui permet de parfois tirer son épingle du jeu. Même si elle a des phases de stupidité profonde, elle est moins idiote qu’elle n’y paraît. On se contentera de dire que son intelligence n’est pas exactement académique. Quant à Bud, il est celui qui est le plus conscient de sa situation, mais sa volonté absolue de se taper tout ce qui bouge, ne lui rend pas service. Sa superficialité est d’ailleurs mise en avant dans un épisode. Une jeune femme lui fait une déclaration enflammée et au lieu de lui donner sa chance, il se tourne vers des bimbos. Dans cet épisode, il se plaignait justement que les femmes ne lui donnaient pas sa chance de montrer qu’il pouvait être un bon compagnon.

Le tableau ne serait pas complet sans Marcy et ses deux maris. Meilleure ennemie d’Al, les deux protagonistes s’envoient régulièrement et littéralement des noms d’oiseaux à la figure. Féministe convaincue, banquière et grande gueule, elle est l’exact opposé des idéaux féminins d’Al. Défaut supplémentaire, elle se ligue souvent contre lui avec Peg pour lui pourrir la vie. Elle change de mari en cours de série. Le premier était banquier et le second est une sorte d’espion-gigolo-escroc-beau gosse de service, dont l’objectif principal dans la vie est d’avoir de beaux cheveux. Enfin, n’oublions pas Buck et Lucky, les deux chiens, qui parlent.    

Gaspillage et technophobie

Qu’elle est loin l’image d’Épinal de l’Américain honnête, travailleur, épargnant son argent et responsable dans Mariés, deux enfants. Oubliez tout cela, on est là pour rire, quitte à faire frémir. Ainsi, quand Bud demande à son père un ordinateur pour faire ses devoirs, il finit par craquer et achète, grâce à Marcy qui prend le modèle le plus cher, un ordinateur complet. Mais, aux prises avec une technologie qu’il ne comprend pas, Al finit par démolir entièrement la machine. Âmes sensibles s’abstenir, cette scène peut faire tourner de l’œil, surtout quand on sait qu’Al a dépensé 2000 $ (de l’époque). Mais il y a pire.

Il se retrouve enfermé dans un supermarché. Totalement excédé de ne pas pouvoir sortir et regarder son film, il finit par attraper une caisse enregistreuse et il la jette contre la porte vitrée. Problème : tout le magasin a été informatisé. Non seulement il reste enfermé, mais il doit débourser 4000 $ pour les réparations.

Alors qu’il semble prendre un plaisir presque malsain à démolir tout ce qui ressemble à de l’informatique, il est viscéralement attaché à sa télévision. On hésite presque à la considérer comme un membre à part entière de la série. Après tout, elle apparaît dans tous les épisodes, comme Al. Dans sa technophobie, c’est surtout la nostalgie d’Al qui transparait. Il est confronté à un monde qui change et qu’il ne comprend pas. Il fait régulièrement référence à sa gloire passée de joueur de football, mais cela a été le point culminant de son existence.

La série est en avance sur son temps sur un détail : la vision des nerds. Très moqués dans les séries américaines, y compris celle-ci, les scénaristes ont eu conscience que l’informatique, au sens large, allait devenir une composante de la vie quotidienne. Le binoclard maigrichon à lunettes du cours de maths peut devenir millionnaire dans dix ans, avec un physique de rêve. C’est ainsi que pour la réunion des anciens élèves, Kelly et Bud croisent la route d’un ancien camarade, humilié par Kelly. Il aura l’occasion de prendre sa revanche.

Mariés, deux enfants a été la première sitcom lancée par la Fox, qui venait de naître l’année d’avant. Elle a connu une longévité assez étonnante. Même si sur certains aspects, elle peut avoir mal vieilli, elle se regarde avec délice.

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