Le Rassemblement national fait une rentrée en toute discrétion à Fréjus – Libération

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Après un été loin des avant-postes médiatiques, c’est dans un contexte porteur que Marine Le Pen fait sa rentrée dimanche, avec un discours à Fréjus où le RN se réunit ce week-end. En mettant tout en haut de l’agenda la question sécuritaire, le pouvoir en place pouvait difficilement lui rendre meilleur service. A fortiori quand le ministre de l’Intérieur «normalise» le mot, et l’imaginaire, d’«ensauvagement», qu’elle utilise, elle, depuis des lustres. «Tout le monde se met à reprendre notre discours», se réjouit l’eurodéputé RN Jean-Paul Garraud. Et cet ancien député UMP (jusqu’en 2012) s’est frotté les mains cette semaine quand Christian Estrosi, le maire LR de Nice, a proposé que la droite passe un accord avec Emmanuel Macron. Comme si entre le macronisme et le marinisme, il n’y avait aujourd’hui plus d’espace politique pertinent.

Evictions. Ce tableau plutôt positif pour Marine Le Pen dans sa nouvelle aventure présidentielle contraste singulièrement avec l’état de son parti. Le RN peine encore largement à être autre chose que l’écurie présidentielle du candidat Le Pen, le père hier comme la fille aujourd’hui. Le parti de la finaliste de la dernière présidentielle reste une machine resserrée autour de quelques proches, parmi lesquels le maire d’Hénin-Beaumont, Steeve Briois, et le député du Pas-de-Calais Bruno Bilde. Pour ne rien améliorer, le mois d’août a vu l’éviction de quelques figures de la commission d’investiture du parti : l’incontrôlable Gilbert Collard et Nicolas Bay, eurodéputé fort populaire auprès des militants mais peut-être trop proche des milieux identitaires. «Le RN, exactement comme le FN, n’accepte pas le droit de tendance, par principe, analyse Jean-Yves Camus, directeur de l’Observatoire des radicalités politiques à la Fondation Jean-Jaurès. Mais il y avait des sensibilités assez visibles, comme les mégrétistes qui ont disparu aujourd’hui.»

Fauché. Sans diversité en son sein, sans réelle implantation locale et en mal de cadres, le RN est en outre sorti affaibli des dernières municipales, qui ont vu tomber le nombre de ses conseillers municipaux de 1 498 en 2014, à 827. Un recul que cache mal la victoire de Louis Aliot à Perpignan. Et encore moins l’université d’été famélique du parti, qui se tient pour la troisième année consécutive à Fréjus, là où David Rachline a été réélu dès le premier tour. Au menu des (maigres) réjouissances : des ateliers de formations pour les élus du RN, à huis clos. Donc sans la presse, qui aura quand même le droit d’assister à l’allocution de la présidente dimanche après-midi et de participer la veille au soir à un apéritif sur la plage avec Marine Le Pen et son bras droit, l’eurodéputé Jordan Bardella. Et c’est tout. Cette année, aucun militant n’a été convié.

La faute au contexte sanitaire, avance le RN. «Ça n’aura pas la même ampleur que les autres années, mais le Covid est passé par là», justifie Thierry Mariani, député européen, alors que samedi 1 000 jeunes LR sont, eux, attendus dans les Yvelines. On devine une autre raison dans le satisfecit que s’accorde le trésorier du RN, Wallerand de Saint-Just : «Nous avons réussi à faire quelque chose qui tient la route et qui ne nous coûte pas cher.» Sous-titre : le parti est fauché, il ne sait d’ailleurs toujours pas comment il va financer l’an prochain la campagne des régionales et des départementales.

Le RN songe même à déménager. Fini, les locaux trop grands de Nanterre (2 000 m2), le trésorier estime les besoins des siens à un modeste 500 m2 dans Paris. Loin des 5 000 m2 du «Paquebot» de Saint-Cloud. Enfin, le RN s’est peut-être aussi dit qu’il avait tout à gagner à tenir ses militants loin de la presse réunie pour la rentrée de la patronne. «Le Rassemblement national n’a pas confiance en ses propres adhérents, souligne Sylvain Crépon, maître de conférences en science politique à l’université de Tours. Pour les municipales, la consigne était déjà de ne parler à personne, de reprendre seulement les éléments de langage de la direction.» Selon le chercheur, la tendance ne date pas d’hier : «Dans les années 1990, encore, on s’accommodait des fous furieux incontrôlables, et, dans les discours, des clins d’œil leur étaient même adressés. Mais petit à petit, le parti s’est fermé à ces gens-là.» De la normalisation à la dévitalisation. Jean-Yves Camus abonde : «Le RN est un parti qui peut dépérir par manque de jus. Il n’y a ni conseil scientifique, ni revue, ni journal. Aujourd’hui, le discours est normé et personne ne peut s’en écarter.»

«Détendue». Dans le même temps, les rapports de l’ex-FN avec les médias restent volontairement tendus. Les journalistes ne se font plus casser la figure aux événements d’été du parti, mais certains médias peinent à obtenir une accréditation (Libération l’an passé) ou sont tout simplement blacklistés (Mediapart). Plus rares sont les clashs avec BFM. Le dernier courait depuis deux mois et la couverture par la chaîne de la virée de Marine Le Pen à l’île de Sein, laquelle avait tourné au naufrage médiatique. Deux mois durant lesquels les cadres du parti ont eu interdiction d’accepter les invitations de la première chaîne info de France. Un déjeuner jeudi entre la présidente du RN et le patron de BFM Marc-Olivier Fogiel, a mis de l’huile. «L’idée était d’aplanir les malentendus, raconte-t-il à Libération. L’ambiance était même assez détendue.» «On avait l’impression d’une série noire de mauvais traitements, mais les relations sont de retour à la normale», confirme-t-on côté RN. Ainsi, le très zélé Jean Messiha, membre du Bureau national du RN, qui a son rond de serviette quasi-quotidien sur C News, sera dès ce week-end sur BFM pour commenter le discours de sa présidente. Soulagement.

Nicolas Massol

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