La vie privée ou la santé, telle n’est pas la question

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“Il faut centraliser la remontée des données de suivi de contact”, “La décentralisation est le seul recours contre la surveillance d’Etat”, “Refuser StopCOVID, c’est comme commettre des crimes contre l’humanité”, “Les GAFAM vont assurer leur mainmise sur notre vie privée”,… Tantôt partisanes, tantôt outrancières, les prises de position autour de StopCOVID ne tarissent pas. La nuance portée par le Premier Ministre semble se perdre dans la surenchère rhétorique, elle-même génératrice de confusion et de situations ubuesques telles que la ruée vers une appli portant le même nom mais mise en place par le gouvernement géorgien

Tout ceci serait rigolo si ce n’était pas tragique. Il n’est nullement question de moquer la méconnaissance de sujets complexes par un grand nombre de personnes. Comme d’habitude, dans un brouhaha, il est ardu de démêler le vrai du faux, le militant du perdu. Ce qui est aberrant, c’est de promouvoir des positions partisanes sans expliquer et en forçant un (non-)choix.

La tentation existe de (métaphoriquement) chopper à la gorge tous ces gens qui parlent sans comprendre, de rentrer dans la surenchère de la phrase la plus choc. Mais aucune de ces réactions n’est constructive dans notre situation. Notre société a besoin de comprendre, pour dépasser l’anxiété et les dissensions et pour que le jour d’après nous trouve toujours dans une démocratie.

Le sujet des données à caractère personnel et de leur maîtrise est complexe. Entre mille-feuilles législatif et confusion, voire militantisme, les craintes sont nombreuses. Les citoyens informés et responsables ne peuvent ignorer ces complexités. Peut-être suis-je idéaliste, mais comme je l’ai toujours bien vécu, je m’attache à envisager des façons de dépasser les divisions.

Alors, tentons d’expliquer : c’est vital pour continuer à faire société.

 

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“Anonymiser les données est la réponse”

Certes, mais quelle est la question;nbsp? On a vu fleurir les affirmations que StopCOVID ne collectera pas de données à caractère personnel ou encore que celles qui seront collectées seront anonymisées. Des chercheurs, spécialistes, technophiles et autres experts du monde entier continuent à agoniser autour de questions d’implémentation, de décentralisation, etc. On parle d’appli de suivi de contact, mais la discussion des conditions matérielles d’une véritable prise en compte durable des informations qui seraient ainsi collectées est inexistante.

Eh oui, le suivi de contact, ce n’est pas juste savoir que tel jour j’ai parlé avec Machin qui est positif pour le SARS-CoV-2. Le suivi de contact, c’est le processus de monitoring du développement de la maladie chez la personne contaminée, pendant et après la période connue où elle est infectieuse ; ceci inclut aussi les contacts avant la séropositivité.

Le caractère technosolutionniste, dénoncé à maintes reprises, de cette appli dans ce contexte se révèle particulièrement fort dès qu’on a affaire à l’anonymisation de données à caractère personnel. Anonymiser des données est horriblement difficile ; c’est pourquoi on a le plus souvent recours à la pseudonymisation. Ces termes signifient des choses spécifiques mais restent trop souvent incompris. Non, enlever seulement les données directement identifiantes (nom, prénom) ne suffit pas pour dire que les données sont anonymisées. Non, associer un identifiant pivot n’est pas anonymiser. Agréger des données n’est pas équivalent d’anonymiser. On peut, toutefois, dépasser une telle insuffisance à l’aide d’une analyse détaillée et pointilleuse des risques de ré-identification. Pour rappel, la CNIL est votre amie pour comprendre ces sujets.

En anonymisant, on perd de l’information. On peut aussi se retrouver dans la situation où il est impossible de vérifier les données d’origine. En transformant de cette façon définitive des données, on contribue également à créer une “tour de Babel” où chaque applicatif de suivi de contact produit ses jeux de données dans ses formats préférés et pas standardisés, donc pas d’interopérabilité.

La valeur des données

Il existe ce débat autour du nécessaire compromis entre vie privée et santé. Il est renforcé par des déclarations maladroites qui flirtent avec le chantage d’après lesquelles toute personne qui privilégie sa vie privée sacrifie la santé des autres membres de la société. Un tel cadre de pensée ne reflète pas la réaction saine d’une société à un problème de société. Qui plus est, ce cadre de pensée nous enferme dans un faux choix. Il n’est pas question de choisir entre l’un et l’autre, mais de préserver les deux en avançant. C’est tout de suite moins simple.

Eh oui, cette question (relativement) simple a des réponses complexes. Le truc est que nous sommes tombé-es dans le panneau : comme à l’école, quand on demande pourquoi telle règle de grammaire est ce qu’elle est, on nous répond en nous expliquant comment écrire d’après la règle en question.

La question centrale reste de garantir que tout le monde est en bonne santé et n’infecte pas des gens de son entourage. Pour y apporter des éléments de réponse, on cherche à limiter les moyens de propagation. Une façon d’y contribuer est de faire du suivi de contact pour détecter les personnes infectées et les gens avec qui ils ont interagi ; c’est ce à quoi StopCOVID est censée servir. Lorsque les discussions battaient leur plein en avril, il était question que StopCOVID alerte à partir du statut diagnostiqué d’une personne. Diagnostic = test ; or, à force de parler choix technologique, on a oublié de parler mesures sanitaires.

De plus, chaque pays fait son appli de suivi de contact, en embarquant un nombre plus ou moins important d’acteurs privés. Cependant, on n’a toujours pas d’article scientifique sérieux détaillant les approches et le succès d’une telle approche (voire, on a des articles disant le contraire pour l’approche pendant l’épidémie d’Ebola). Voire, comme je le disais l’autre jour, on a des enseignements qui pointent vers l’efficacité très limitée de l’approche numérique.

Considérer qu’une réponse effective à une pandémie mondiale est avant tout un problème d’implémentation technologique de mesures sanitaires détourne de la question de gouvernance de la situation. Je ne parle pas seulement de la politique de prévention et de tests, mais également de l’intégration de données collectées par ce genre d’application dans un corpus de recherche et de politiques publiques plus vaste. En acceptant le technosolutionnisme comme solution, on diminue la signification des mesures sociales et sanitaires non-technologiques.

La fabrique de la loi doit augurer un “après” démocratique

Oui, créer des politiques publiques, c’est chaud. Je ne parle pas des formulations absconses ici, mais de la démarche qui consiste, en un temps fortement réduit et face à une gigantesque complexité scientifique et médicale, de créer des règles de vie dans une société dont le fonctionnement est altéré de façon peu prévisible. La fabrique de la loi rencontre la complexité du processus de “faisage” de la science…

Dans cette confusion, la prétendue opposition entre vie privée et santé survient pour ajouter de la polarisation. Si les gouvernements et les GAFAM ne peuvent pas collaborer, c’est que les modèles qu’ils défendent sont fondamentalement opposés, non ? Ou, comme d’aucuns le formulent, on peut quand même accepter un peu moins de vie privée pour pas tous crever, non ? On ne veut pas d’appli qui utilise un protocole centralisé parce qu’on craint la surveillance de l’Etat. Mais on ne veut pas pour autant d’appli qui repose sur un mécanisme décentralisé parce qu’elle nous laisserait sans véritable défense face aux oligopolistiques Google et Apple. On veut des données réellement anonymisées et on veut une précision à 100%, le tout sans que ni l’Etat ni les GAFAM puissent disposer de ces données… 100 balles et un Mars, aussi ?

Non, adopter une réponse sensée à la crise sanitaire n’est pas juste un élément technique à torcher sur un coin de table. Gérer la crise sanitaire et anticiper les changements profonds du tissu social ne sont pas une question de langage de programmation. Cette fausse opposition est, toutefois, capable de détruire des efforts nuancés d’avancer ensemble. Elle continue, à coup sûr, à nous distraire du vrai sujet : assurer les conditions matérielles qui garantiront qu’une “deuxième vague” n’arrivera pas, ni dans 3 mois, ni dans 3 ans, ni jamais, sans créer des infrastructures technologiques qui peuvent être réutilisés à des fins peu démocratiques.

Même si on arrête la circulation de StopCOVID dans x mois après aujourd’hui, des acteurs privés et publics auront créé des infrastructures, protocoles, applicatifs. On va tout jeter ? Et si on décidait de réorienter ces outils vers, je ne sais pas, le suivi de contact grippal ou dans la lutte contre le cancer ? Ou si ces technos, déjà en place, étaient ré-utilisées pour asseoir une approche punitive plus généralisée ? Ce ne serait pas une première (je peux faire un article de 1600 mots qui contient les cas de détournement problématiques). S’habituer à un outil numérique qui prétend protéger contre une maladie, c’est aussi s’habituer à davantage de surveillance ordinaire.

On doit réorienter la fausse opposition “vie privée vs. santé” vers un effort commun pour soutenir une fabrique de la loi respectueuse de nos valeurs démocratiques. C’est ce que “faire société” signifie.

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