La lutte antitrust contre Apple pourrait signifier la fin d’iOS tel que nous le connaissons

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La lutte antitrust contre Apple pourrait signifier la fin d'iOS tel que nous le connaissons

Cette semaine, Apple a franchi une étape importante dans son histoire de près de 45 ans : la valeur de l’entreprise a été évaluée à de plus de 2 000 milliards de dollars. C’est la première société américaine à atteindre ce statut, dépassant la valeur de Saudi Aramco en tant que société cotée en bourse. Et cela se produit seulement un an après avoir atteint la barre du billion de dollars, une étape que ses concurrents Amazon, Microsoft et Alphabet (Google) n’ont pas tardé à franchir.

Mais l’augmentation de sa valeur a placé Apple sous les projecteurs et une surveillance accrue. En particulier, la gestion de son écosystème de développeurs, et notamment l’App Store, sont au cœur de tous les débats. En mai dernier, la Cour suprême des Etats-Unis ouvrait la voie à la condamnation d’éventuelles pratiques antitrust, en autorisant une action collective contre la société alléguant des pratiques monopolistiques sur son App Store. Bien que la Cour n’a pas classé la société comme un monopole et imposé de sanction antitrust, la décision crée un précédent potentiellement préjudiciable pour la firme à la pomme. En permettant à ce procès d’aller de l’avant, la décision de la haute cour a ouvert la possibilité qu’il y ait, à un moment donné, une procédure antitrust contre la société.

Tout indique qu’un procès antitrust contre l’entreprise est pratiquement inévitable – surtout si Cupertino continue à maintenir un status quo en n’autorisant pas l’utilisation de services de paiement tiers pour les transactions in-app.

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Les fondements de l’action antitrust contre Apple

L’an passé, les plaintes contre l’entreprise ont explosé, tout comme les contrôles antitrust des régulateurs américains et européens. En 2019, Spotify a déposé une plainte auprès de l’Union européenne, alléguant que les services musicaux d’Apple ne sont pas soumis aux mêmes frais de transaction de 30 % sur l’App Store que les services musicaux de tiers, ce qui constitue une concurrence déloyale.

Bien que le service de Spotify puisse être souscrit en dehors de l’App Store, via un achat par navigateur (de la même manière que d’autres sociétés, telles qu’Amazon, ont mis en place des systèmes d’achat de contenu qui contournent l’App Store), Spotify fait valoir que la redevance de 30 % oblige l’entreprise à opérer dans un environnement déloyal, si elle veut proposer des abonnements directement via l’application iOS.

Cette plainte a conduit l’UE à ouvrir une enquête officielle sur les pratiques de l’App Store d’Apple, mais elle a indiqué que cette enquête pourrait prendre des années. Dans le passé, l’UE a infligé des amendes de plusieurs milliards de dollars à des entreprises américaines. On peut citer l’exemple de Microsoft et son abus de position dominante concernant les navigateurs sous Windows – l’entreprise avait dû intégrer un écran “choix du navigateur” dans son système d’exploitation – ou encore l’amende de 5 milliards de dollars infligée à Google pour avoir favorisé son moteur de recherche sur Android.

Les Etats-Unis ont également intensifié son activité antitrust, contre Apple notamment. La FTC (Federal Trade Commission) s’est aussi lancée dans un combat contre Amazon et Google, puis le ministère de la Justice a suivi avec Facebook et Apple, sur la base des déclarations faites au Wall Street Journal en juillet 2019.

L’arrivée d’Epic

Tous ces bouleversements judiciaires aux Etats-Unis semblaient relégués au second plan, au vu du climat politique actuel et des priorités de l’administration Trump. L’approche des élections et la pandémie de Covid-19 avaient en effet déplacé l’attention sur d’autres sujets.

Pourtant, Apple est revenu sous le feu des projecteurs récemment, en raison de ses interactions avec Epic Games. L’éditeur a ajouté à son célèbre jeu Fortnite une fonction permettant d’effectuer des achats in-app sans passer par l’App Store ou le Play Store, respectivement sur iOS et Android.

Ces changements ont entraîné le retrait immédiat de Fortnite de l’App Store et du Play Store, et Apple a notifié a Epic Games que ses comptes officiels de développeurs seraient supprimés à la fin du mois, pour cause de violation des contrat de licence du programme de développement Apple. Depuis, Epic a engagé des poursuites contre Apple et Google, arguant que les deux sociétés sont impliquées dans de multiples violations de la loi antitrust Sherman en raison de pratiques monopolistiques.

La FTC et le ministère de la Justice n’ont pas répondu immédiatement. Malgré tout, il semblerait qu’Epic, développeur prospère qui a engrangé des milliards de dollars de revenus sur l’App Store et le Play Store, dispose d’importantes ressources financières pour s’engager dans un long procès contre Apple. Il est également probable qu’Epic cherche à s’associer à d’autres sociétés, comme Spotify, pour étayer son dossier.

Ce que cela signifie pour iOS et Android

Alors qu’Apple et Google sont tous deux dans le collimateur des Etats-Unis et de l’UE, il semblerait qu’Apple soit dans une position beaucoup plus précaire. En effet, toute activité antitrust entraînerait des problèmes plus importants pour les utilisateurs finaux de la plateforme iOS que pour les utilisateurs d’Android.

Quelles implications pour Google et Android ?

Pourquoi ? Android peut déjà charger des applications sans passer par le magasin applicatif officiel de Google. Cette possibilité existe dans le cas où un utilisateur souhaite installer un logiciel qui n’est pas conforme aux règles du Play Store (comme du contenu pour adultes) ou qui n’est tout simplement pas répertorié dans le Play Store pour une raison quelconque.

En outre, Android est entièrement open source, conformément au cadre du projet Android Open Source Project (AOSP), ce qui permet une transparence totale en matière d’API. Seules les applications qui utilisent Google Mobile Services – qui sont entièrement documentées par la société et ont des licences liées aux fabricants d’appareils (tels que Samsung et Microsoft) – sont considérées comme propriétaires.

Ainsi, si l’augmentation des amendes infligées à Google par l’UE et les Etats-Unis pourrait être financièrement douloureuse pour Google, la société n’aurait pas besoin d’apporter des changements architecturaux importants à Android, si ce n’est l’inclusion éventuelle d’une prise en charge de systèmes de traitement des paiements tiers dans Google Play.

Quelles implications pour Apple et iOS ?

Apple ne s’en sortirait pas aussi bien avec iOS. Si un tribunal ordonne à Apple de permettre l’installation d’applications tierces, cela implique des modifications importantes pour le développement du système d’exploitation mobile d’Apple. Il pourrait bien être nécessaire de procéder à une refonte complète pour tenir compte des changements, au-delà des pénalités que la société devra payer.

Apple autorise le “side-loading”, mais uniquement pour les entreprises prenant part au Developer Enterprise Program. Ce programme permet aux entreprises de créer et de déployer des applications personnalisées sur les appareils iOS, WatchOS et TVOS, et de coder des applications pour macOS, des plug-ins et des installateurs avec un certificat “Developer ID” pour les distribuer aux Mac des employés de leur entreprise. Comme pour iOS, Mac dispose également d’un App Store, mais Apple n’exige pas que les systèmes Mac installent exclusivement des applications à partir de celui-ci.

Les versions actuelles de macOS et la prochaine version, Big Sur, utilisent un sous-système appelé Gatekeeper, une fonction de sécurité utilisée pour imposer la signature de code via des certificats numériques. Gatekeeper vérifie la signature des applications téléchargées, réduisant ainsi la probabilité d’installer et d’exécuter par inadvertance des logiciels malveillants. iOS ne dispose actuellement pas de cette fonctionnalité.

Si le Developer Enterprise Program d’Apple a contribué à réduire considérablement les logiciels malveillants installés sur les systèmes iOS, il n’est pas infaillible. Le spyware Exodus, qui passait par Google Play pour s’installer sur les appareils Android, a été distribué en utilisant les outils de Developer Enterprise sur les appareils iOS. Gatekeeper devrait presque certainement être porté sur iOS afin de permettre l’installation d’applications sécurisées. Mais ce n’est pas le seul nouveau composant et modification majeure dont le système d’exploitation mobile aurait besoin pour qu’Apple puisse garantir une expérience sûre à ses clients.

Vers des changements architecturaux majeurs pour iOS

On ignore à quel point le système d’exploitation iOS est modulaire car, contrairement à Android, il n’est pas open source. Google a réussi à compartimenter toutes ses fonctions propriétaires dans Google Mobile Services (GMS), y compris toutes les bibliothèques et applications nécessaires pour offrir à ses clients une expérience sur Android.

L’objectif était de séparer le projet open source qu’est l’AOSP des versions sous licence commerciale du système d’exploitation mobile. Certains fabricants d’appareils Android, comme Huawei et Amazon, n’utilisent pas du tout les services mobiles de Google et utilisent l’AOSP comme base pour leurs produits uniquement.

Une partie de tout arrangement pour les applications tierces serait de mettre les applications intégrées d’Apple sur un pied d’égalité dans l’utilisation des API. Apple a probablement des API privées et non documentées qu’elle utilise pour ses besoins, entièrement intégrées dans chaque aspect du système d’exploitation. Comme iOS est un écosystème fermé entièrement contrôlé par Apple, la société n’a jamais eu à se soucier de documenter entièrement tout ce qu’elle fait.

Exiger de documenter les API d’Apple ?

Toutefois, si elle souhaite réserver des API pour son utilisation future, elle devra les transférer dans ses bibliothèques, loin de l’espace utilisateur commun où toutes les applications fonctionnent, de la même manière que les services mobiles de Google. Mais il est également possible que tout règlement antitrust exige d’Apple qu’elle documente toutes ses API afin qu’il n’y ait pas de “sauce secrète” dans iOS qui soit tenue à l’écart des développeurs tiers. La question des API non documentées a été au cœur du règlement du litige entre Microsoft et le gouvernement américain au début et au milieu des années 2000.

La modification du modèle de sécurité d’iOS afin d’autoriser le chargement d’applications tierces en dehors de l’App Store pourrait poser d’autres problèmes. En plus de devoir permettre les systèmes de paiement tiers au sein de l’App Store, Apple pourrait devoir créer une architecture compatible au sein même du système d’exploitation, autorisant les systèmes de paiement alternatifs. En outre, pour éviter que le pare-feu ne se comporte mal avec les applications tierces, la société pourrait devoir ajouter la prise en charge de la conteneurisation, qui est une forme de technologie de virtualisation.

Avec la prise en charge intégrée des machines virtuelles, la conteneurisation est une fonctionnalité relativement nouvelle pour les systèmes d’exploitation Apple. Elle n’a été introduite que récemment, dans macOS 11 Big Sur, qui est encore en phase de test bêta par les développeurs et le grand public, pour prendre en charge les applications iPad et iOS sur Apple Silicon. En plus d’être utilisée pour faire fonctionner l’émulateur x86 “Rosetta” afin d’isoler ses processus du reste du système d’exploitation et des autres applications, la conteneurisation est utilisée pour fournir un environnement d’exécution afin que les applications iOS et iPadOS non modifiées, ainsi que les applications “Catalyseur” portées sur l’iPad, puissent fonctionner en toute sécurité sans interférer avec les processus du système Mac. Chaque application reçoit son conteneur et uniquement les ressources dont elle a besoin pour fonctionner.

La grande question de la conteneurisation sous macOS 11

iOS fournit sandboxing pour les applications distribuées sur l’App Store aujourd’hui. Cependant, si Apple était contraint d’accepter des logiciels qui n’ont pas été soumis à ses processus rigoureux d’examen et de contrôle, des changements architecturaux majeurs seraient nécessaires, en particulier si la société veut maintenir le modèle de sécurité supérieur des applications dont bénéficie actuellement son système fermé.

Apple devrait fournir un moyen pour les applications et les magasins d’applications tiers de fonctionner de manière complètement isolée sur iOS, en supposant qu’ils n’utilisent pas une technologie open source comme Docker. La technologie de conteneurisation intégrée à macOS 11 devrait être portée sur iOS, ainsi que tous les outils nécessaires pour reconditionner les applications sous forme de conteneurs installables.

Nous ne savons même pas comment fonctionne la conteneurisation de macOS 11 parce qu’Apple n’a pas encore fourni de documentation à ce sujet – une grande partie de cette documentation est complètement abstraite pour les développeurs de logiciels sur Mac. Cela pourrait très bien devoir changer à la suite d’un règlement antitrust.

Les avantages et les inconvénients de l’ouverture de la boîte de Pandore

Les avantages de l’ouverture d’iOS à des applications tierces qui ne pourraient pas autrement participer à l’App Store sont évidents. Cela permettrait à des catégories entières d’applications – actuellement disponibles uniquement par le biais du jailbreak – de fonctionner sur les appareils iPhone et iPad. Elle permettrait également d’accéder à des applications que l’entreprise juge “choquantes”, comme celles qui ont un contenu pour adultes.

Elle permettrait également l’installation d’applications qui entrent en conflit avec les souhaits des gouvernements régionaux en matière d’application, comme celles utilisées et chargées sur Android par des ressortissants chinois lors de manifestations de grande envergure, mais qui sont interdites sur l’App Store en Chine.

Permettre le chargement d’applications tierces sur iOS présente aussi de potentiels inconvénients. L’intérêt d’être un utilisateur d’iOS réside en grande partie dans le fait que ce soit un système fermé – c’est un environnement sûr et bien contrôlé, en particulier si vous le comparez au Far West qu’est Android. Les applications sur iOS sont soumises à un processus de contrôle sophistiqué, ce qui garantit une expérience de haute qualité et une sécurité globale.

Tout mouvement antitrust contre Apple ciblerait un grand nombre de ces domaines. Pour répondre aux demandes potentielles des gouvernements et aux obligations juridiques, la société pourrait être amenée à apporter des modifications substantielles au fonctionnement de son système d’exploitation mobile. Une fois que le chargement d’applications tierces sera autorisé, il ouvrira la voie à de nombreux problèmes qui peuvent potentiellement compromettre la sécurité des utilisateurs et dégrader l’expérience globale de l’écosystème Apple, dont le contrôle et la sécurité sont les principaux atouts dont bénéficient ses utilisateurs.

Source : ZDNet.com

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