« Je me sens comme un patchwork, raboutée de partout » : au procès du 13-Novembre, les mots de Gaëlle, « gueule cassée » du Bataclan – Le Monde

Gaëlle, « gueule cassée » du Bataclan, a témoigné devant la cour d’assises, à Paris, le 7 octobre 2021.

Une grande femme élégante arrive à la barre, jeudi 7 octobre, ôte son masque, et dévoile son visage rafistolé. Son chemisier blanc à manches courtes laisse apparaître quatre cicatrices imposantes au bras gauche. On a beaucoup parlé des dégâts d’une balle de kalachnikov depuis le début du procès. Cette fois, on les voit.

Pendant vingt minutes, d’une petite voix légèrement déformée par sa bouche qui l’est aussi, Gaëlle, 40 ans, lit un texte éprouvant, le récit des séquelles physiques et des affres de la reconstruction sans fin. Philippe Lançon et son Lambeau ne sont pas loin. On se souviendra de ce moment d’audience.

Gaëlle rend d’abord hommage à Mathieu, son compagnon de l’époque, mort à ses côtés au Bataclan. Puis elle déroule la soirée, l’arrivée au concert, la première bière, les premiers tirs, le mouvement de foule, et les deux heures passées sur le sol ensanglanté du Bataclan.

Verbatim. « J’ai réalisé que j’avais été grièvement blessée en voulant retirer de mon visage la chaussure d’une personne au-dessus de moi. En tentant de l’écarter, j’ai découvert que ma joue était entièrement détachée de la partie gauche de mon visage et pendait le long de mon cou. Ma main droite s’est enfoncée à l’intérieur de ma bouche pour retirer les dents déchiquetées, pour que je ne les avale pas, car cela me faisait tousser et risquait d’attirer l’attention d’un terroriste. J’ai également réalisé que le gros morceau blanc et rouge dressé sur mon ventre était en fait l’os de mon bras gauche, sorti à la perpendiculaire. (…)

J’ai été extraite du Bataclan, puis le SAMU m’a prise en charge. Le trajet vers l’hôpital m’a semblé interminable. Une fois arrivée à la Pitié-Salpêtrière, j’ai le souvenir d’un long défilé de couloirs et de personnes qui, en croisant mon brancard, s’exclamaient « oh mon dieu ! ». J’ai été opérée à deux reprises cette nuit-là. J’apprendrais plus tard que le jeune chirurgien qui a stabilisé mon bras, et qui a décidé de m’orienter en priorité vers une autre équipe chirurgicale pour sauver mon visage, était un ami d’enfance. Il ne m’avait pas vue depuis quinze ans, il ne m’a pas reconnue.

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Le réveil en réanimation a été terrible. Je n’avais plus aucun repère si ce n’est le bip des machines qui me maintenaient en vie. Un médecin m’a demandé si je pouvais lui communiquer un numéro de téléphone par pression de ma main sur la sienne, pour tenter de joindre mes proches. J’ai réussi chiffre par chiffre à indiquer le portable de mon père. On était samedi soir, ma famille me cherchait depuis plus de vingt-quatre heures, je n’avais pas été identifiée.

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