Intouchables dans la Silicon Valley : l’incroyable reproduction du système de caste des ingénieurs indiens

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Intouchables dans la Silicon Valley : l'incroyable reproduction du système de caste des ingénieurs indiens

Il peut sembler bizarre que les castes, un système séculaire qui organise et stratifie une société humaine, continue à jouer un rôle important chez les Indiens installés dans la Silicon Valley. Un récent procès contre deux Indiens, intenté par le département californien de l’Emploi et du Logement équitable au nom d’un autre Indien, a mis en lumière la façon dont ce système continue de terroriser l’un des groupes les plus marginalisés de l’Inde.

Sauf que, cette fois, cela se passe dans l’industrie technologique américaine, un endroit associé normalement à la réalisation du potentiel de chacun, indépendamment de la couleur, de la race, de la religion ou de toute autre croyance.

Le système des castes est vieux de 2 000 ans. Dans cette société stratifiée, le clergé – les “Brahmanes” – est au sommet. Les guerriers, ou “Kshatriyas”, viennent ensuite. Les marchands, ou “Vaishyas”, forment le troisième niveau. Les ouvriers, les artisans et les serviteurs, appelés “Shudras”, viennent en dernier et servent les trois autres castes. Bien sûr, ce n’est pas si simple : en réalité, il y a plus de 5 000 castes et plus de 25 000 sous-castes en Inde, engendrées par la simple diversité géographique, culturelle et religieuse.

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Si une personne est née Dalit, elle mourra Dalit, et ses enfants auront une vie sans ascension sociale

Ce qui est homogène à travers le pays, cependant, c’est une autre catégorie, qui existe complètement en dehors du système des castes, à un échelon si bas que l’on constate souvent des brutalités morales et physiques à leur encontre. Ces personnes, qui sont considérées comme étant au plus bas de l’échelle, sont les Dalits. Le terme Dalit signifie “opprimé”, mais la société indienne les appelle aussi “achoot”, ou “intouchable”. Les Dalits ont historiquement exercé des professions comme le travail du cuir, le nettoyage des égouts ou l’abattage de rats. Ils sont considérés comme « spirituellement impurs ».

Il n’y a pas si longtemps, si un Dalit voyait un membre d’une caste supérieure marcher sur la route, il devait s’écarter pour ne pas contaminer la personne de la caste supérieure avec… son ombre. Ceux qui le refusaient étaient battus, souvent à mort. Et cela se produit encore.

Dans toute l’Inde, les Dalits – qui représentent au moins 25 % de la population, soit 400 millions de personnes – n’ont pas le droit de puiser de l’eau dans les puits des universités. Les enfants Dalits sont soit privés d’éducation, soit ils ne peuvent pas étudier avec leurs pairs. Leurs villages sont séparés des autres villages. Et il leur est interdit de traverser les villages des castes supérieures. Ils ne peuvent pas manger là où les autres mangent. Ils ne peuvent pas prier là où les autres prient. Leurs femmes et leurs enfants sont victimes d’abus physiques et sexuels en série.

Si une personne est née Dalit, elle mourra Dalit, et ses enfants seront destinés à une vie sans ascension sociale.

« La discrimination de caste n’est pas illégale » chez Cisco

Pour en revenir au procès, il oppose un ingénieur Dalit – John Doe pour les besoins du procès – qui a 20 ans d’expérience dans le développement de logiciels, et qui a été placé sous la direction de Sundar Iyer chez Cisco. Sundar Iyer est diplômé de l’Indian Institute of Technology (IIT) et a grandi à Bombay. C’est un indien de haute caste. Il a également obtenu son doctorat à Stanford, a fondé deux sociétés qui ont toutes deux été rachetées par Cisco, et a été nommé “Innovateur de l’année” au MIT. Un homme de science et de raison, et une personne qui accorde une grande importance aux idées, vous l’imaginez.

Tout comme Sundar Iyer, John Doe est également diplômé de l’IIT.

Le plaignant assure que cette personne a pourtant commencé à le ridiculiser devant tous les autres employés indiens de sa caste chez Cisco. Il leur a expliqué que John Doe était un Dalit et qu’il n’avait été admis à l’école d’ingénieurs qu’en raison de la discrimination positive, que l’Inde a mise en œuvre en 1980 sous le Premier ministre de l’époque, VP Singh.

Lorsque John Doe a indiqué à l’équipe des ressources humaines de Cisco qu’il voulait déposer une plainte, le département lui aurait dit que « la discrimination de caste n’est pas illégale ». Peu de temps après, John Doe s’est vu rétrogradé de son rôle de chef de deux projets. Le procès indique que pendant deux ans, John Doe a été isolé, et il ne lui a été accordé aucune prime, contrecarrant toute chance de promotion.

« Cisco s’est engagée à créer un lieu de travail inclusif pour tous »

Sundar Iyer a ensuite été remplacé par Ramana Kompella, également ingénieur, également issu d’une haute caste indienne. Coïncidence ou pas, l’homme a été formé dans la même école que Sundar Iyer. Coïncidence ou pas, 90 % des immigrants indiens aux Etats-Unis proviennent de la caste la plus haute en Inde. Si John Doe pensait que son salut était enfin arrivé, il ne pouvait pas se tromper davantage. Le même schéma d’intimidation aurait continué sous Ramana Kompella.

« On attendait de John Doe qu’il accepte une hiérarchie de caste sur le lieu de travail où il avait le statut le plus bas au sein de l’équipe et, par conséquent, qu’il reçoive un salaire inférieur, qu’il ait moins de possibilités et qu’il bénéficie de conditions d’emploi inférieures en raison de sa religion, de son ascendance, de son origine nationale ou ethnique et de sa race ou couleur », indiquent les documents du procès.

Cisco nie tout cela avec véhémence. « Cisco s’est engagée à créer un lieu de travail inclusif pour tous », déclare l’entreprise. « Nous disposons de processus solides pour signaler et enquêter sur les préoccupations soulevées par les employés, qui ont été suivis dans cette affaire remontant à 2016, et nous avons déterminé que nous étions en parfaite conformité avec toutes les lois ainsi qu’avec nos propres politiques. Cisco se défendra vigoureusement contre les allégations faites dans cette plainte. »

Jusqu’à présent, ni Sundar Iyer ni Ramana Kompella n’ont fait de déclaration publique concernant le procès.

Le procès a immédiatement ouvert une boîte de Pandore

Le procès a immédiatement ouvert une boîte de Pandore. Celle de techniciens Dalits qui détaillent désormais les persécutions dont ils sont victimes aux Etats-Unis de la part des indiens de haute caste. Au moins 250 techniciens Dalits travaillant dans des entreprises comme Google, Facebook, Microsoft, Apple et Netflix ont rapporté des cas de harcèlement, d’humiliation et d’intimidation.

Une femme Dalit de la caste Valkimi, dont l’occupation historique est de nettoyer les excréments, a été humiliée par ses collègues indiens et s’est vue demander de nettoyer la salle après les réunions d’équipe. Un autre employé de Cisco, qui y a travaillé entre 2007 et 2013, a déclaré que son groupe de pairs discutait sans cesse de l’identité de leur propre caste et essayait constamment de comprendre la sienne.

Les Dalits sont toujours considérés comme des sous-hommes, génétiquement inférieurs et paresseux par la plupart des indiens des castes supérieures. Il s’agit là d’un code sociétal particulier, transmis de génération en génération.

Bref, vous pouvez concevoir des commutateurs réseau de la prochaine génération, ou les interfaces d’IA les plus en vogue et être diplômé des institutions les plus élitistes, cela ne change pas la façon dont les gens sont conditionnés à penser les castes. Ainsi, lorsqu’un club très soudé d’Indiens de haute caste se réunit, vous pouvez être assuré qu’il y a de fortes chances que la composition de l’équipe pour les projets les plus prisés, les promotions et les bonus ne soit que pour les membres de cette caste.

Et dans le même temps, la vie des ingénieurs Dalits est compliquée par la peur quotidienne d’être démasqués. Intimidés, humiliés, avec des carrières en lambeaux et des visas H-1B révoqués, leur histoire continue d’être un cauchemar vivant.

Source : ZDNet.com

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