Féminicide de Mérignac : les inquiétants ratés dans le suivi judiciaire du mari – Le Parisien

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Une mise à mort programmée, exécutée avec froideur, et quasiment revendiquée. Lors d’une conférence de presse ce jeudi, la procureure de Bordeaux, Frédérique Porterie a dévoilé les premiers éléments de l’enquête sur le meurtre de Chahinez, cette mère de famille de 31 ans, brûlée vive mardi 4 mai au soir sur un trottoir de Mérignac (Gironde) et pour lequel son époux Mounir B. a été mis en examen pour homicide volontaire par conjoint.

Des quelques confidences qu’il a consenties, il apparaît que ce Franco-Algérien de 44 ans a « planqué » toute la journée de mardi à proximité du pavillon où vivait son épouse, les deux enfants qu’elle a eus d’une première union, et leur fils, âgé de cinq ans. En fin d’après-midi, muni d’un fusil de chasse, d’un pistolet à gaz et d’une ceinture de cartouches – des armes qu’il assure avoir achetées à « deux clandestins croisés en ville » – il lui a tiré deux balles, une dans chaque cuisse.

Il voulait «la brûler un peu»

Il a alors mis en joue un voisin qui tentait de s’interposer, pris dans son véhicule un bidon d’essence, aspergé la tête, puis le corps de Chahinez, avant de l’immoler alors qu’elle était vivante. Mounir B. aurait alors rejoint « à petites foulées » le pavillon familial avant d’incendier la bâtisse. L’homme a justifié son geste par la conviction que Chahinez avait un amant et aurait « décidé de la punir pour les souffrances endurées », sans vouloir la tuer mais « la brûler un peu », selon ses termes.

VIDÉO. Féminicide à Mérignac : le suspect a déclaré qu’il voulait « punir » la victime

Un scénario macabre qui pose toutefois la question d’un dysfonctionnement dans la surveillance de cet homme, condamné en juin 2020 pour des violences en récidive sur son épouse, qu’il avait interdiction d’approcher et, pourtant, agressée de nouveau le 15 mars. A ce sujet, les ministères de la Justice et de l’Intérieur ont déclenché ce jeudi une mission d’inspection, qui devra notamment étudier les conditions de sa remise en liberté et de son suivi.

A l’audience du 25 juin 2020, Mounir B. avait en effet écopé d’une peine de dix-huit mois de prison, dont neuf avec sursis. Incarcéré sur-le-champ, il avait bénéficié, dès le 5 octobre, d’une mesure de placement extérieur dans une structure associative pour effectuer le reliquat de sa peine sous contrôle judiciaire. Puis, à partir du 9 décembre, il avait déclaré vivre à Pessac, chez sa sœur, à dix kilomètres du domicile familial.

Du point de vue des services de suivi pénitentiaire et de probation (SPIP), Mounir B. semble alors suivre ses obligations de soins et d’activité professionnelle. Mais le lundi 15 mars, sa colère, sa haine et sa violence éclatent une première fois. La scène se passe sur le parking d’un supermarché proche du domicile familial, où il tente de faire monter Chahinez de force dans son véhicule, tire sur son foulard et manque de peu de l’étrangler. Avant d’être mis en fuite par l’intervention des passants, Mounir B. assène encore deux coups de poing à sa femme, qui dépose plainte dès le lendemain.

Les recherches menées ensuite par la sûreté départementale de Gironde pour retrouver l’agresseur ne donnent rien. « Les collègues se sont rendus à l’adresse de Pessac, où il était censé être domicilié », explique Eric Marrocq, secrétaire régional du syndicat Alliance. Or, d’après sa sœur et son beau-frère, Mounir B. n’y vivait pas. Il n’y aurait même quasiment jamais mis les pieds… Par ailleurs, les policiers n’auraient disposé d’aucun numéro de téléphone pour le joindre. Une fiche de recherche est alors envoyée autour du 20 mars dans l’ensemble des commissariats de police de France. « Quand j’entends dire aujourd’hui que des voisins le voyaient rôder récemment dans le quartier, dommage qu’ils n’aient pas appelé la police », reprend Eric Marrocq.

«Personne n’a mesuré l’exceptionnelle gravité de la situation»

« Les policiers se sont contentés d’appliquer un protocole : on toque à la porte, il n’est pas là… On peut donc être victime de violences en récidive, déposer une plainte pour une tentative d’enlèvement contre un homme qui a interdiction de vous approcher, et aucune protection n’est mise en place ? s’insurge Anne-Cécile Mailfert, présidente de la Fondation des Femmes. Ces hommes sont manipulateurs et menteurs, mais ce ne sont pas de grands bandits : on peut les retrouver, à condition d’en faire une priorité. »

« Personne n’a mesuré l’exceptionnelle gravité de la situation, avec sans doute des ratés de communication entre la police et la justice, abonde Yael Mellul, ancienne avocate, fondatrice de l’association Femme & Libre. L’entourage aussi a sa responsabilité : ces hommes-là, il faut les arrêter plus tôt ! Les actes de violence ne sont jamais isolés. »

« Les peines de prison avec sursis et les aménagements de peine accordés aux conjoints violents participent de leur sentiment d’impunité, observe également Me Pauline Rongier, avocate spécialisée dans l’accompagnement de femmes victimes. Ceci est renforcé par le manque de réaction des autorités lorsque les obligations d’éloignement ne sont pas respectées. »

Plus grave encore, l’information sur la « disparition » de Mounir B. n’a semble-t-il jamais circulé entre la sûreté départementale, côté police, et les services pénitentiaires de suivi et d’insertion de la Gironde (SPIP), côté justice. Sinon, comment expliquer que Mounir B. a pu se rendre à deux rendez-vous SPIP, le 26 mars et le 14 avril, comme l’a précisé la procureure de la République de Bordeaux, sans jamais être inquiété ?

« La police et l’administration pénitentiaire, ce sont deux mondes qui ne se parlent jamais, c’est normal que ce genre de situation dramatique arrive un jour », s’étrangle une source policière. « Pas tout à fait, rétorque un membre du SPIP Gironde. Les policiers ont toujours la possibilité de transmettre une demande au parquet pour qu’une réquisition soit transmise auprès de nos services. Ensuite, c’est au juge des libertés et de la détention qu’il revient de prendre une décision de révocation d’un sursis par exemple. » Qui savait quoi et à quel moment ? L’enquête diligentée ce jeudi par le ministère de la Justice et le ministère de l’Intérieur doit permettre d’établir les responsabilités de chacun. Ses conclusions sont attendues le 11 mai.

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