Etats-Unis : comprendre les élections en Géorgie, qui pourraient faire basculer le Sénat – Le Monde

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Le directeur de l’inscription et des élections du comté de Fulton, en Géorgie, Richard Barron, le 25 novembre.

Se retrouver sous le feu des projecteurs, deux fois de suite, c’est un privilège dont l’Etat de Géorgie se serait volontiers passé. Deux mois après le 3 novembre, c’est le scrutin-clé pour le président élu, Joe Biden. A partir du lundi 14 décembre, les électeurs du « Peach State » peuvent commencer à voter par anticipation – le jour J étant prévu le 5 janvier 2021 – pour élire les deux sénateurs qui siégeront au 117e Congrès des Etats-Unis. Du résultat de ce vote dépendra la capacité du 46e président des Etats-Unis à mener sa politique.

  • Une élection-clé pour la présidence de Joe Biden

Lors de l’élection du 3 novembre, la Géorgie s’est fait attendre. Le résultat de la présidentielle n’a été certifié que le 20 novembre, avec la victoire de Joe Biden (49,50 % des voix contre 49,26 % pour Donald Trump).

Surtout, aucun des candidats à l’élection au Sénat ne s’est imposé. Au premier tour, le républicain David Perdue, sénateur de la Géorgie depuis 2015, et son jeune adversaire démocrate, Jon Ossoff (33 ans), ont chacun obtenu moins de 50 % des voix (49,7 % pour le premier, 47,9 % pour le second), ce qui entraîne automatiquement un second tour dans cet Etat.

Dans l’autre élection, la sénatrice républicaine Kelly Loeffler a recueilli 25,9 % des suffrages face au démocrate Raphael Warnock. Ce pasteur de l’église baptiste Ebenezer d’Atlanta où Martin Luther King a prêché entre 1960 et 1968 a obtenu 32,9 % de suffrages. Un autre candidat républicain, Doug Collins, a obtenu 20 % des voix. Il s’est retiré du second tour. D’où le deuxième tour, début janvier, deux semaines avant l’entrée en fonction de Joe Biden.

Si Raphael Warnock et Jon Ossoff l’emportent, le Sénat se retrouvera à égalité parfaite entre les deux camps, la voix prépondérante revenant alors à la future vice-présidente, Kamala Harris. A l’inverse, un seul succès en Géorgie suffira aux républicains pour conserver leur majorité et compliquer la tâche de Joe Biden, notamment sur les questions liées à la santé et à la lutte contre le changement climatique. Comme pour l’élection du 3 novembre, les électeurs ont plusieurs possibilités pour voter : par courrier, en personne par anticipation ou le jour même du scrutin.

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  • Les républicains étalent leurs divisions

Kelly Loeffler et David Perdue, en campagne, à Cumming, le 13 novembre 2020.

Donald Trump tire à boulets rouges sur les deux élus républicains les plus importants de l’Etat : le gouverneur Brian Kemp et Brad Raffensperger, le secrétaire d’Etat, responsable de la tenue des élections. Ce sont eux qui ont organisé le scrutin du 3 novembre et le président – et ses partisans – les accusent sans fondement d’avoir joué un rôle dans la défaite. « Le gouverneur n’a rien fait… J’ai honte de l’avoir soutenu », a déclaré Donald Trump le 29 novembre à propos de M. Kemp. Quant à Brad Raffensperger et sa femme, le président les a qualifiés d’ennemis du peuple et ils ont reçu suffisamment de menaces de mort pour que l’Etat leur accorde une escorte.

David Perdue et Kelly Loeffler ont eux aussi mis en doute le résultat de l’élection et ont appelé Brad Raffensperger à démissionner. Celui-ci a défendu le déroulement des élections, a ordonné un nouveau dépouillement et leur a répondu qu’il ne démissionnerait pas. Mais les deux candidats républicains savent aussi qu’ils marchent sur des œufs : s’ils n’ont pas encore reconnu que Trump a perdu l’élection, ils y font pourtant allusion dans leur campagne. En effet, ils présentent leur candidature comme un nécessaire contrepoids à la présidence de Joe Biden.

Difficile à défendre alors que les électeurs républicains n’ont pas encore fait le deuil de la défaite de Donald Trump. Lin Wood, un célèbre avocat d’Atlanta qui a embrassé la cause du président en demandant l’annulation des votes par correspondance, appelle désormais les électeurs républicains à ne pas voter pour Kelly Loeffler et David Perdue, accusés de soutenir mollement la cause du président.

Sur les réseaux sociaux, des hashtags comme #CrookedPerdue et #CrookedKelly ont fait leur apparition et sur leurs propres comptes, les deux élus sont accusés d’être des « DemoRats » (« rats démocrates »).

Face aux électeurs républicains démotivés, démobilisés et qui ne voient pas l’intérêt de voter si l’élection est truquée, la présidente du Comité national républicain, Ronna McDaniel, a répondu que l’élection n’était pas perdue d’avance, « que rien n’est décidé ».

  • Les démocrates essaient de remobiliser

Les deux candidats démocrates, Raphael Warnock, à gauche, et Jon Ossoff, à droite, en campagne à Marietta, le 15 novembre 2020.

Pour les démocrates, la situation est presque plus simple. Ils doivent remobiliser les électeurs. Mais l’analyse des résultats du scrutin du 3 novembre montre que Joe Biden a gagné l’Etat avec un programme modéré, loin de la rhétorique et des objectifs politiques de la gauche du Parti démocrate.

Il a battu Donald Trump en ralliant les électeurs aisés, les étudiants et les personnes âgées dans les banlieues autour d’Atlanta, selon une analyse du New York Times, qui constate que la part de l’électorat noir est tombée à son plus bas niveau depuis 2006. Les démocrates espèrent que la candidature de Raphael Warnock remobilisera l’électorat afro-américain et fera de lui le premier sénateur noir issu du Sud profond.

L’autre surprise pour les démocrates a été la forte participation des électeurs d’origine asiatique et des îles du Pacifique. S’ils ne représentent qu’environ 4 % de la population de l’Etat – environ 238 000 électeurs –, le taux de participation au sein de cette communauté a enregistré un bond de 91 % par rapport à l’élection de 2016, rapporte la société de conseil en stratégie politique TargetSmart. Et les sondages de sortie des urnes montrent que les électeurs d’origine asiatique ont, en majorité, voté Joe Biden.

Pour mobiliser ces électeurs, le Parti démocrate reprend la recette concoctée par l’ancienne chef de la minorité démocrate à la Chambre des représentants de Géorgie, Stacey Abrams, pour ravir l’Etat : en créant des coalitions d’intérêts. Ainsi des poids lourds du parti comme Andrew Yang – l’ancien candidat à la primaire de 2020 – participent avec Martin Luther King III, le fils de Martin Luther King, à la campagne #WinBothSeats, destinée à collecter des fonds pour les associations qui cherchent à mobiliser l’électorat noir pour l’élection.

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Enfin, les groupes d’action politique du Parti démocrate s’adaptent à la réalité du terrain en Géorgie. Les démocrates de cet Etat ne sont pas aussi progressistes que ceux de New York ou de Californie. Ni Jon Ossoff ni Raphael Warnock n’ont approuvé le Green New Deal promu par Alexandria Ocasio-Cortez. Ce qui n’empêche pas le Sunrise Movement – groupe de jeunes militants luttant contre le changement climatique, représentant l’aile gauche du parti – de se mobiliser, pour inscrire sur les listes électorales plusieurs milliers de personnes.

En attendant le 5 janvier 2021, les quatre candidats et leurs partisans défient le Covid-19 et battent la campagne, font du porte-à-porte, tiennent des réunions politiques en respectant plus ou moins la distanciation physique.

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