Entre la Grèce et la Turquie, dangereuse escalade en Méditerranée – Libération

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Les eaux turquoise de la Méditerranée orientale s’assombrissent chaque jour un peu plus ces 48 dernières heures. Lundi, le gouvernement turc a envoyé son navire sismique Oruç Reis, escorté de plusieurs bâtiments militaires, dans une zone située entre Chypre, les îles de Crète et au large de la ville turque d’Antalya. La Grèce a immédiatement réagi en mettant son armée en état d’alerte et en dépêchant sa marine et des avions dans la zone.

Située à 3 kilomètres de la Turquie, mais à plus de 550 kilomètres de la Grèce continentale, l’île grecque de Kastellórizo concentre les désaccords. Pour Athènes, les eaux alentour font partie de sa zone économique exclusive. Pas pour la Turquie, qui conteste les traités de Lausanne (1923) et de Paris (1947) définissant les frontières entre les deux pays et y voit une interprétation abusive.

«Le Président turc, Recep Tayyip Erdogan, affiche désormais clairement ses visées expansionnistes», estime Angelos Syrigos. Pour ce député de Nouvelle Démocratie (ND, droite conservatrice, majoritaire) et professeur de droit international à l’université Panteion d’Athènes, Erdogan, qui doit affronter une crise économique et sociale dans son pays, a mis en place «une stratégie de conquête pour flatter le nationalisme turc». Les frontières ont toujours concentré les sentiments nationalistes de part et d’autre, mais les tensions ont repris avec l’arrivée de ND à la tête de la Grèce, en juillet 2019, le parti de droite ayant lui-même été élu en captant une frange nationaliste de l’électorat grec.

Hydrocarbures

Les eaux dans lesquelles l’Oruç Reis effectue ses explorations sont également riches en hydrocarbures, qui attisent les convoitises des pays voisins, la Grèce, Chypre et la Turquie en tête, mais également Israël et l’Egypte ; le français Total participe également aux forages. Ces découvertes récentes ont entraîné la formation de nouvelles alliances. En novembre, la Libye et la Turquie ont signé un accord de délimitation de leurs zones maritimes et zones économiques exclusives, provoquant la colère des Grecs ; le 6 août, la Grèce et l’Egypte ont signé le leur, déclenchant l’ire des Turcs.

«L’envoi de l’Oruç Reis est une réponse de la Turquie à la Grèce», explique Nikos Christofis, spécialiste de la Turquie et professeur associé à la Shaanxi Normal University. Il précise : «En déployant son “artillerie lourde”, Erdogan entend montrer qu’il ne se laissera pas faire.» Une première démonstration de forces avait eu lieu mi-juillet, avec l’envoi de ce même bateau. Un coup de fil de la chancelière allemande Angela Merkel au Président turc avait mis un terme à l’escalade. Cette fois, ni le calendrier, ni l’espace où opère l’Oruç Reis ne sont laissés au hasard : le bateau est envoyé dans la zone économique exclusive grecque, et ce quelques jours après la signature de l’accord gréco-égyptien.

«Nous appelons la Turquie à quitter sans délai le plateau continental grec», a exhorté mardi le ministre des Affaires étrangères grec, Níkos Déndias, prévenant que la Grèce refuserait la politique «du fait accompli». Mercredi, le Premier ministre Kyriákos Mitsotákis s’est adressé à la nation : il n’y aura «pas de dialogue avec la Turquie tant que durent les provocations» et «le danger d’un incident n’est pas exclu quand tant de forces armées se concentrent dans un espace aussi réduit», a-t-il averti.

Dissuasion nucléaire

En parallèle, la Grèce multiplie ses efforts diplomatiques. Elle a demandé la tenue d’un Conseil des ministres des Affaires étrangères de l’Union européenne et prend langue avec l’Otan – dont la Grèce comme la Turquie sont membres. Vendredi, le ministre des affaires étrangères devrait rencontrer le chef de la diplomatie américaine. Athènes pourra aussi compter sur le soutien de la France qui se positionne ouvertement du côté de ses partenaires de l’Union européenne, et en opposition à Ankara. Lors du premier déploiement du navire sismique, en juillet, Emmanuel Macron avait menacé la Turquie de sanctions. Le président français a critiqué mercredi soir «les décisions unilatérales de la Turquie en matière d’exploration pétrolière [qui] provoquent des tensions», et annoncé le renforcement temporaire de «la présence militaire française en Méditerranée orientale».

La France est déjà échaudée par le comportement turc. Un grave incident s’était produit en juin entre les marines française et turque, sur fond de violations de l’embargo sur les armes en Libye. Trois frégates turques avaient «mis en joue» un bâtiment français agissant sous pavillon de l’Otan, pour l’empêcher de monter à bord d’un cargo, soupçonné de transporter du matériel militaire. S’en était suivie une bataille diplomatique entre Paris et Ankara, y compris au sein de l’Alliance atlantique, sans que la tension ne retombe vraiment.

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Lundi, alors que l’Oruç Reis entamait sa mission, deux Rafale français ont quitté leur base de Saint-Dizier pour rejoindre Chypre, avec qui la France a un accord de défense. Selon l’état-major des armées, les Rafale participent à un exercice avec leurs homologues chypriotes, qui n’avait pas été annoncé en amont, et repartiront jeudi. Le cabinet de la ministre des Armées Florence Parly refusait mercredi de faire tout commentaire à ce sujet, confirmant du bout des lèvres la présence des deux avions. Ceux-ci appartiennent à la 4e escadre de chasse. Comme le rappelle le blog spécialisé Le Mamouth, ils sont en charge de la dissuasion nucléaire.

Pierre Alonso , Fabien Perrier

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