Le magnat de la télévision, détenu depuis près de sept semaines pour « évasion fiscale » et « blanchiment d’argent », a été libéré mercredi dans la soirée, quatre jours avant le second tour du scrutin présidentiel qui l’opposera au juriste conservateur Kaïs Saïed.

Par Publié hier à 20h55, mis à jour à 01h00

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Des soutiens du candidat à la présidentielle tunisienne Nabil Karoui, le mercredi 9 octobre, au moment de sa libération.

La séquence électorale tunisienne, déjà riche en coups de théâtre, a connu dans la soirée du mercredi 9 octobre un nouveau rebondissement avec la remise en liberté du magnat de la télévision et candidat à l’élection présidentielle Nabil Karoui, détenu depuis près de sept semaines dans le cadre d’une affaire d’« évasion fiscale » et de « blanchiment d’argent ».

La Cour de cassation a rendu mercredi un arrêt « annulant l’effet du mandat de dépôt » délivré le 23 août par la chambre d’accusation de la cour d’appel, a précisé au Monde Nezih Souei, l’un des avocats de M. Karoui. A la sortie de la prison de Mornaguia, près de Tunis, ses partisans s’étaient rassemblés dans la ferveur afin de saluer sa relaxe dans un concert de klaxon et de youyous. « Nous sommes très heureux après le déni de justice de sa détention », clamait un de ces partisans, Ahmed Belkadi, au milieu d’une forêt de fanions frappés du portrait de M. Karoui.

Cette libération du patron de la chaîne Nessma TV, qui laisse toutefois entières les charges de malversations financières pesant sur lui, devrait contribuer à réduire la tension régnant en Tunisie à quatre jours du second tour du scrutin présidentiel. M. Karoui, arrivé en deuxième position lors du premier tour du 15 septembre avec 15,58 % des suffrages exprimés, y sera opposé au juriste conservateur Kaïs Saïed, qui l’avait devancé de près de 3 points.

Nabil Karoui au moment de sa libération, mercredi 9 septembre à Tunis.

Un capital de sympathie

Personnage flamboyant mais aux pratiques affairistes très controversées, que ses adversaires dénoncent comme « mafieuses », M. Karoui s’était forgé un capital de sympathie auprès des villages pauvres de la Tunisie intérieure grâce à ses campagnes caritatives très médiatisées sur les antennes de sa chaîne Nessma TV. Son arrestation, le 23 août, qui lui avait permis de conforter son image de « victime » du « système » – ses partisans le présentaient même comme un « prisonnier politique » – avait dopé dans un premier temps sa cote de popularité, avant de gripper la dynamique de sa campagne.

Sa libération lui permettra-t-elle de remonter son handicap sur son concurrent Kaïs Saïed, dont les chances d’être élu dimanche semblent a priori plus élevées, si l’on en croit du moins les sondages ? M. Saïed, enseignant en droit constitutionnel, avait su exploiter avec succès le regain d’aspiration « révolutionnaire » d’une jeunesse – notamment la catégorie des « diplômés chômeurs » – qui s’était sentie trahie par la classe politique au pouvoir depuis 2011.

Le conservatisme moral et religieux teinté de souverainisme sourcilleux, avait aussi valu à M. Saïed le soutien d’un courant d’opinion toujours vigoureux en Tunisie, celui proclamant son attachement à l’« identité arabo-musulmane » du pays. Il reste deux jours à M. Karoui pour tenter de renverser le rapport de force en sa faveur, en mobilisant notamment dans le réservoir de la famille dite « moderniste », qui avait étalé ses divisions intestines à la veille du premier tour.

Ennahda en tête des législatives

La stratégie de campagne a visé, pour l’équipe dirigeante de Qalb Tounès (« Au cœur de la Tunisie ») – le parti fondé à la veille de l’été par M. Karoui – d’agiter l’épouvantail d’un retour aux affaires d’Ennahda, le parti islamo-conservateur qui avait dirigé la coalition gouvernementale dite de la « Troïka » en 2012 et 2013. Les élections législatives du 6 octobre, qui se sont déroulées entre les deux tours de la présidentielle, ont ainsi été le théâtre d’une rivalité acrimonieuse entre Qalb Tounès et Ennahda.

Le duel a finalement été remporté par Ennahda qui, selon les résultats officiels annoncés mercredi par l’Instance supérieure indépendante pour les élections (Isie), est arrivé en tête avec 52 sièges – sur un Parlement en comptant 217 – devant Qalb Tounès (38 sièges). Cinq autres formations recueillent entre 14 et 22 sièges. Dans le Parlement émietté qui s’annonce, Ennahda pourrait prendre l’initiative d’un gouvernement de « salut national », précise un de ses dirigeants s’exprimant sous le sceau de l’anonymat. Cette nouvelle coalition, ajoute-t-il, pourrait être dirigée par une « personnalité indépendante » et accueillir en son sein jusqu’à Qalb Tounès.

Le parti de M. Karoui sera-t-il disposé à oublier l’aigreur de la compétition préélectorale ? Une réconciliation sera d’autant plus laborieuse que M. Karoui a accusé Ennahda d’avoir orchestré en sous-main – conjointement avec le chef de gouvernement Youssef Chahed – la procédure judiciaire ayant conduit à son arrestation. Selon certains observateurs de la scène tunisienne, il n’est pas exclu que la libération de M. Karoui ait été un enjeu des tractations en coulisse menées dans la perspective de la formation d’une future coalition gouvernementale. Toutefois, le tableau ne se clarifiera vraiment qu’une fois connu le résultat du second tour de la présidentielle du 13 octobre. Bien qu’accusant un handicap de départ à l’égard de Kaïs Saïed, les partisans de M. Karoui ne désespèrent pas renverser la vapeur.

L’une de leurs difficultés demeure toutefois le profil sulfureux de leur champion qui continue de susciter de vives objections à caractère éthique au sein d’une partie de l’opinion publique tunisienne. Outre le dossier fiscal qui lui a valu sa détention préventive de sept semaines, une autre affaire a défrayé la chronique ces derniers jours : la signature, le 19 août, d’un contrat d’une valeur d’1 million de dollars américains (910 000 euros) entre l’un de ses proches et la société de lobbying canadienne Dickens & Madson dirigée par Ari Ben-Menashe, qui se présente comme un ancien des services secrets israéliens. Selon le texte de l’accord, le lobbyiste canadien devait aider M. Karoui à rencontrer Donald Trump et Vladimir Poutine afin de lui permettre d’« accéder à la présidence » de la République tunisienne.

Dans un entretien téléphonique avec Le Monde, M. Ben-Menashe a confirmé la « réalité » du contrat qu’il a signé avec un proche de Karoui, indiquant même que 250 000 dollars lui avaient déjà été versés. Il précise cependant que la mission que lui avait confiée M. Karoui visait surtout la période post-électorale et peu la campagne elle-même. « Durant nos conversations, Karoui était si sûr d’être élu qu’il pensait déjà à sa future présidence, dit-il. Il voulait transformer la Tunisie en centre de paix pour l’Afrique du nord. Il voulait que je l’aide à organiser à Tunis une rencontre entre factions rivales libyennes sous la supervision du président Vladimir Poutine. »

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