Advertisements

En Russie, Poutine chamboule tout pour préparer la suite – Libération

Spread the love

On n’avait jamais vu ça, et voilà que ça recommence, aiment dire les Russes. Vladimir Poutine a pris tout le monde de court, mercredi après-midi, en acceptant la démission de son Premier ministre, Dmitri Medvedev, et de son gouvernement. Quelques heures plus tôt, le Président n’en avait pipé mot, quand il s’est adressé au Sénat, dans une allocution qui donne les orientations politiques de l’année à venir. Retour satisfait sur le redressement économique de l’année écoulée, admonestations sur la démographie en berne, injonctions à être «proche de gens» devant un auditoire de hauts fonctionnaires somnolents, annonce de nouvelles dépenses sociales.

Et puis, premier coup de tonnerre : Vladimir Poutine annonce une réforme de la Constitution, dont il décline rapidement les principes. Répartition d’une partie des prérogatives présidentielles entre différents organes (chambres haute et basse, Conseil d’État et Conseil de sécurité), fin de la primauté du droit international sur la Constitution russe, limitation effective du nombre de mandats présidentiels à deux, en tout (le texte actuel interdit d’exercer «plus de deux mandats consécutifs», mais n’empêche pas de se représenter après une césure, comme l’a fait Poutine en 2012), interdiction pour les hauts fonctionnaires et les élus de posséder la nationalité d’un autre Etat et même un titre de séjour étranger. Le tout devra être approuvé par référendum.

 «Choc»

Dans l’après-midi, pendant que médias et politologues se penchaient sur l’analyse de ces annonces, Poutine réunissait ses ministres au Kremlin. Dmitri Medvedev prend la parole, le visage fermé : «Ces dispositions vont bouleverser l’équilibre des pouvoirs. Dans ces conditions, le gouvernement russe doit donner toute latitude au président pour prendre les décisions qui s’imposent. J’estime qu’il est normal qu’il remette sa démission.» Vladimir Poutine le remercie brièvement pour tout le travail accompli et annonce sa nomination à un poste créé sur-mesure : vice-président du Conseil de sécurité de la fédération de Russie.

Manifestement, toute la scène a été soigneusement planifiée en amont. Tout comme la candidature proposée dans la foulée pour former le prochain gouvernement : Mikhaïl Michoustine (53 ans), l’actuel patron du fisc russe, inconnu du public. «Une nomination technique, en attendant que Poutine choisisse un successeur», avance Tatiana Stanovaya, du think tank R.Politik.

«Personne n’était au courant, ni dans l’administration présidentielle ni au sein du gouvernement, assure l’experte. Cette démission du gouvernement est un choc pour tout le monde.» Mais la véritable nouvelle du jour – hormis le fait que Medvedev a été remercié avec un parachute doré – reste que la transition du pouvoir a ouvertement commencé. La question se pose depuis la réélection triomphale de Vladimir Poutine en mai 2018. Le soir même de sa victoire, il avait annoncé que ce nouveau mandat serait son dernier.

La répartition d’une partie des prérogatives présidentielles entre le Parlement, le Sénat, la Cour suprême et les conseils informels que sont le Conseil de sécurité et le Conseil d’Etat indiquent une volonté de créer de nouveaux équilibres politiques, mais aussi de ne pas transmettre à un unique successeur l’intégralité des très étendus pouvoirs que Vladimir Poutine a concentrés pendant vingt ans de règne.

«Ce qui importe pour Poutine, c’est de faire en sorte que son héritage ne disparaisse pas à son départ du Kremlin, explique Arnaud Dubien, directeur de l’Observatoire franco-russe. Avec les réformes constitutionnelles qu’il propose, il est certain que son successeur n’aura pas les mêmes prérogatives, et pour moins longtemps. En redistribuant les pouvoirs, il y a une diversification du ­risque.»

«Routine»

Il s’agit aussi de préparer la sortie du Kremlin de l’actuel locataire, qui n’entend manifestement pas quitter le jeu politique à l’expiration de son mandat. Selon Tatiana Stanovaya, Poutine se réserverait le rôle stratégique de chef du Conseil d’Etat, cet organe qui n’avait jusqu’à l’année dernière aucun pouvoir réel, mais qui est devenu «une jointure importante entre l’administration présidentielle, le gouvernement et les gouverneurs», «un lieu où Poutine pourrait occuper une fonction d’arbitre, entre tous les niveaux de pouvoir, pour influencer les décisions stratégiques, parce que clairement, il ne compte pas s’occuper de la routine, il y a un gouvernement pour ça».

<

p id=”U10232784446EX”>Dans les jours qui viennent, Mikhaïl Michoustine va donc devoir former un nouveau gouvernement. Vladimir Poutine, lui, a déjà commencé à s’acheter la sympathie de l’opinion, en annonçant des dépenses sociales faramineuses en 2020. «Entre 10 et 15 milliards de dollars, estime Arnaud Dubien. L’argent, en général, on le distribue avant les élections.» Or, le prochain scrutin n’est prévu qu’en 2021. Et de conclure : «Sans doute peut-on s’attendre à des législatives ou même des présidentielles anticipées.»
Veronika Dorman , Lucien Jacques à Moscou

Advertisements

Leave a Reply