«Emmanuel Macron oublie l’intérêt général au profit du marketing politique» – Le Figaro

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FIGAROVOX/TRIBUNE – Emmanuel Macron a publié une vidéo sur les réseaux sociaux à l’occasion de la rentrée scolaire, dans laquelle il rend hommage à Samuel Paty et honore un pari conclu avec les youtubeurs McFly et Carlito. Le chef de l’État commet une sérieuse faute de communication, estime Mathieu Slama.

Consultant et analyste politique, Mathieu Slama collabore à plusieurs médias, notamment Le Figaro et Le Huffington Post. Il a publié La guerre des mondes, réflexions sur la croisade de Poutine contre l’Occident, (éd. de Fallois, 2016).


La scène est surréaliste. C’est une vidéo publiée sur les réseaux sociaux par Emmanuel Macron pour souhaiter aux élèves et étudiants une bonne rentrée. Dans cette vidéo, le chef de l’État rend hommage à l’enseignant Samuel Paty pour souligner combien l’enseignement est au cœur de notre pacte républicain. Mais il montre également, quelques secondes avant cet hommage, une photo-portrait de McFly & Carlito pour honorer un pari qui avait été conclu lors de la vidéo publiée sur YouTube en mai dernier, vidéo qui représentait, déjà, une atteinte incontestable à la dignité de la fonction présidentielle.

Emmanuel Macron, par cette vidéo, a commis une triple faute.

La première, la plus évidente, est l’incroyable indécence qui consiste à mêler, dans une même vidéo, le clin d’œil vulgaire à des youtubeurs humoristes et l’hommage à un drame national qui a touché le pays dans son âme même. Comment une telle idée a-t-elle pu germer dans l’esprit des communicants de l’Elysée ? Le chef de l’État avait mille autres occasions de se prêter à cette opération de communication grossière, mais il l’a fait lors d’une vidéo qui devait, en principe, préserver le sérieux et la solennité du ton et du discours. Les réactions outrées qui n’ont pas manqué de déferler sur les réseaux sociaux montrent bien que le Président a touché là un nerf sensible, dans un pays encore traumatisé par l’assassinat islamiste barbare de cet enseignant qui est devenu, par le drame qu’il a subi, le symbole de la République et des dangers qui la guettent. On ne joue pas de manière aussi légère avec un tel symbole, surtout quand on incarne la République dans toute son histoire et toutes ses valeurs. Il y a là une erreur qui nous interroge à la fois sur le sens politique du chef de l’Etat (car une telle faute est une erreur stratégique immense) et sur son réel attachement aux principes républicains.

Toute la communication politique de ces dernières décennies a opéré cette confusion entre marketing politique et intérêt général, et Emmanuel Macron représente en quelque sorte l’aboutissement et la quintessence de cette confusion délétère pour notre démocratie.

Mathieu Slama

Il faut aussi souligner l’incroyable décalage entre cette opération de communication et la gravité de la période que nous sommes en train de vivre. Le pays est fracturé comme rarement il l’a été dans notre histoire récente, notamment en raison des mesures sanitaires qui ont été prises comme l’extension du passe sanitaire ; des centaines de milliers de Français manifestent dans toutes les villes de France le samedi et expriment leur colère vis-à-vis des reculs des libertés et de la politique d’Emmanuel Macron ; nous vivons une crise sociale et sécuritaire immense qu’illustrent les récents drames de Marseille ; la crise migratoire liée à la crise afghane ne cesse d’inquiéter les Français… Le moment est grave, difficile, et exige une autre attitude que celle qui consiste à honorer un pari pris avec des youtubeurs dans le contexte d’une vidéo qui, déjà, avait surpris bon nombre de Français par sa vulgarité.

La troisième faute de cette vidéo est de penser qu’il est possible de mélanger solennité et légèreté, de continuer à tenter de séduire un public jeune dans une manière de communiquer qui singe les influenceurs et autres célébrités des réseaux sociaux. Le chef de l’État n’est pas un influenceur, et il ne peut s’adresser au peuple, y compris à la jeunesse, d’une manière aussi légère. La fonction présidentielle implique deux choses. Premièrement, le chef de l’État ne représente pas lui-même ou son parti mais la France et les Français, et il lui incombe de conserver une dignité et une hauteur qui correspondent à cette exigence de représentation. Deuxièmement, le chef de l’État n’a pas à «faire de la communication», mais à trouver les moyens de toucher le plus grand nombre dans ses discours et autres actions de communication ; il n’est ni une entreprise ni une personnalité publique, mais le garant de l’intérêt général. Toute la communication politique de ces dernières décennies a opéré cette confusion entre marketing politique et intérêt général, et Emmanuel Macron représente en quelque sorte l’aboutissement et la quintessence de cette confusion délétère pour notre démocratie.

Il serait temps que nos gouvernants comprennent qu’ils ont un devoir de s’adresser aux Français avec la dignité que la fonction et la période actuelle exigent.

Mathieu Slama

Mais sommes-nous réellement surpris ? Tout le macronisme, dont l’idéologie managériale calque sur le monde politique les méthodes de l’entreprise, est d’abord affaire de com’ et de marketing. L’échéance de l’élection présidentielle s’approchant, tous les moyens sont bons pour séduire les futurs votants. La jeunesse, en particulier, a été le public chouchouté par la communication présidentielle depuis six mois, à travers la vidéo avec McFly & Carlito mais aussi à travers les vidéos TikTok postées par le chef de l’État pendant l’été pour répondre aux questions sur la vaccination, vidéos ressemblant à s’y méprendre à celles que font régulièrement les influenceurs sur Instagram. L’Élysée a aussi contacté plusieurs influenceurs pour faire la promotion de la vaccination, y compris… des stars de la téléréalité. La Macronie gère sa com’ comme le ferait une entreprise, à coups de collaborations avec influenceurs, opérations marketing et formats « cool » et modernes. Sans à aucun moment se soucier de l’impact que ce type de stratégies peut avoir sur l’image symbolique du président, déjà mise à mal par les écarts de langage et certains faux pas de triste mémoire (on se souvient, par exemple, d’une fête de la musique organisée à l’Élysée…).

Il aura fallu cette vidéo publiée à l’occasion de la rentrée scolaire pour mettre à nu cet opportunisme et ce cynisme de la communication élyséenne. La jeunesse n’a pas besoin qu’on lui parle comme un influenceur le ferait. Elle est intelligente, consciente des enjeux politiques et sociaux d’aujourd’hui, inquiète pour son avenir et elle attend autre chose de ses dirigeants que des opérations de séduction grossières et inappropriées. Aucune opération de com’, même la plus « cool », ne réglera les problèmes immenses et profonds auxquels elle se trouve confrontée. Quant aux enseignants, ils méritaient mieux que cet hommage noyé dans l’indécence du clin d’œil et de la blague potache. Il serait temps que nos gouvernants comprennent qu’ils ont un devoir de s’adresser aux Français avec la dignité que la fonction et la période actuelle exigent. La fin ne justifie pas les moyens, d’autant plus quand ces moyens sont inefficaces et contreproductifs.

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