Déni démocratique en Biélorussie – Le Monde

Spread the love
Manifestation à Minsk, après l’élection présidentielle, dimanche 9 août.

Editorial du « Monde ». Voilà vingt-six ans qu’Alexandre Loukachenko, ancien chef de kolkhoze arrivé au pouvoir après la chute de l’Union soviétique, règne sans partage sur la Biélorussie. Sans surprise, le dernier dictateur d’Europe a fait proclamer sa victoire à la présidentielle du dimanche 9 août avec un score – 80,2 % – à la mesure du scandale que constitue ce nouveau simulacre électoral. L’opposante Svetlana Tsikhanovskaïa, qui a attiré des foules pendant la campagne, n’est créditée que de 9,9 % des voix. Elle assure avoir obtenu en réalité la majorité.

Depuis dimanche soir, des dizaines de milliers de manifestants affrontent la police antiémeute à Minsk et dans une vingtaine d’autres villes du pays. Comme au lendemain de la présidentielle de 2010, ils contestent le résultat officiel d’un scrutin qui ressemble à une mascarade : candidats d’opposition emprisonnés, urnes opaques, isoloirs sans rideau, scrutateurs locaux frappés et arrêtés, journalistes étrangers interdits.

Article réservé à nos abonnés Lire aussi En Biélorussie, la foule se dresse contre Loukachenko, donné vainqueur de la présidentielle

Quelle que soit l’issue de la lutte entre des citoyens furieux de s’être fait voler l’élection et un régime autoritaire sans scrupule, rien ne sera plus comme avant dans ce pays de 9,5 millions d’habitants, ancienne République de l’URSS, coincée entre la Russie et la Pologne. Trois femmes, épouses ou soutien des candidats de l’opposition radiés, ont pris la place des hommes, formant un trio qui a redonné espoir en la possibilité d’une alternance. Novices mais courageuses, elles ont porté et rendu crédible la candidature de l’une d’elles, Svetlana Tsikhanovskaïa, 37 ans, dont le mari, un blogueur ultrapopulaire, est en prison.

Changement profond

Ni les menaces ni les intimidations n’ont pu arrêter celle dont l’objectif central est la fin du règne de Loukachenko. La population, longtemps acquise au « père du peuple » pour avoir évité le chaos à la chute de l’URSS, semble s’en détourner, notamment depuis qu’il a conseillé la vodka pour traiter le Covid-19.

Fidèle à son habitude, l’autocrate a tenté de désigner un ennemi afin de provoquer un réflexe légitimiste. Plutôt que l’Union européenne, sa cible favorite jusqu’à ce que Bruxelles lève des sanctions décidées au lendemain de la répression de 2010, M. Loukachenko a accusé la Russie de chercher à le déstabiliser. Habitué à zigzaguer habilement entre l’Ouest et l’Est, l’homme fort de la Biélorussie a pourtant un besoin crucial du grand voisin.

La Russie lui fournit gaz et pétrole à prix d’ami, aide vitale pour éviter la faillite d’une économie ultracentralisée et déficitaire. Même si son ami Vladimir Poutine n’a pas apprécié qu’Alexandre Loukachenko prenne ses distances avec Moscou dans le conflit sur l’Ukraine –dont ce dernier redoute de partager le sort –, une révolution en Biélorussie, pays frère au fonctionnement postsoviétique, serait de mauvais augure pour le chef du Kremlin.

Article réservé à nos abonnés Lire aussi Biélorussie : entre Poutine et Loukachenko, une complexe relation d’intérêts mutuels

C’est pourtant à un changement politique profond que les Biélorusses, en se réunissant autour de la candidate de l’opposition, aspirent. Leur pays, frontalier de l’Union européenne, n’y est pas candidat. Mais l’UE, construite sur les principes démocratiques, doit tout faire pour aider la société civile biélorusse à choisir son destin. Les Européens devront aussi tirer toutes les conséquences politiques et économiques de la nouvelle farce électorale de dimanche et de la répression des manifestations de protestation contre ce déni démocratique.

Lire aussi Présidentielle en Biélorussie : l’UE demande que les votes soient « comptés avec exactitude »

Le Monde

Leave a Reply