Déconfinement : « Ce plan, s’il est correctement mis en œuvre, n’a rien d’un plan d’amateurs » – Le Monde

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Le premier ministre, Edouard Philippe, a présenté, mardi 28 avril, à l’Assemblée nationale, un plan de déconfinement progressif après deux semaines de tergiversations au sein de l’exécutif sur la manière d’appréhender cette nouvelle phase de la lutte contre l’épidémie due au coronavirus. Franck Nouchi, rédacteur en chef au service Idées-Débat du Monde, a répondu à vos questions, mercredi, lors d’un tchat sur ce plan de déconfinement.

Tous contaminés ? : Je ne comprends pas pourquoi personne ne dit tout haut qu’à la fin nous devrons globalement tous être contaminés ? Il s’agit juste de ne pas tous être contaminés en même temps.

Il s’agit en effet de ne pas être tous contaminés en même temps, faute de quoi notre système de prise en charge hospitalier ne pourrait plus faire face. Mais dire cela ne veut pas dire que nous allons tous finir par être contaminés. Nous allons même faire en sorte de ne pas tous l’être, en attendant, espérons-le, la mise au point d’un vaccin.

Aujourd’hui, l’heure est à la lutte contre l’épidémie, contre la diffusion du virus. Lorsqu’il arrêtera de se diffuser, l’épidémie sera stoppée. Et de ce point de vue, Edouard Philippe a raison de rappeler les trois piliers de cette lutte : protéger, tester et isoler. Il n’y a pas d’autres moyens à ce jour.

TeleTubby : Le discours du premier ministre est ambigu sur la question du télétravail : est-il obligatoire pour ceux qui le peuvent ou simplement « fortement recommandé » ?

L’idée est très simple : lorsqu’on peut télétravailler, on télétravaille. En particulier dans les zones où le virus continue le plus à circuler. Avec d’autres mesures, c’est ainsi que l’on parviendra à empêcher l’apparition de nouvelles chaînes de contamination, en particulier dans les transports en commun et sur les lieux de travail.

Tout ce qui concourt aujourd’hui à diminuer le nombre de personnes qui prennent les transports en commun est bon à prendre. Ainsi que l’a dit le conseil scientifique dans son dernier avis, le port obligatoire du masque ne sera pas suffisant. Les mesures de distanciation physique, très difficiles à mettre en œuvre dans le métro, le bus ou le RER, sont elles aussi indispensables. Pour ce faire, il importe de diminuer le nombre de voyageurs.

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Brian : J’ai l’impression qu’à part cette France verte ou rouge et l’interminable histoire des masques, il n’y a rien de nouveau sous le soleil. J’ai tout de même maintenant la sensation d’une grosse part d’amateurisme dans ces décisions prises au goutte-à-goutte, et que de manière générale le court terme prévaudra sur le long terme…

Ce plan, s’il est correctement mis en œuvre, n’a rien d’un plan d’amateurs. On pourrait évidemment revenir sur les raisons de la pénurie de masques ou de tests. On pourrait regretter que le triptyque « protéger – tester – isoler » n’ait pas été mis en œuvre plus tôt. Mais constatons que cette fois, nous y sommes, et que la France s’est dotée d’un plan de déconfinement à la fois cohérent et prudent. Reste à espérer que nous saurons le mettre en œuvre dans les délais impartis.

Un exemple ? Les brigades qui doivent aider au repérage des personnes infectées et de leurs contacts. Le président du conseil scientifique, Jean-François Delfraissy, estime qu’elles devraient au total compter plus de 30 000 personnes. D’ici au 11 mai, cela sera-t-il possible ? Conscient de cette difficulté, Edouard Philippe a bien expliqué, mardi, que trois critères devront être remplis pour qu’un département bénéficie du label vert. Parmi ceux-ci, le fait que le « système local de test et détection des cas contacts soit suffisamment prêt ». C’est fondamental.

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Globetrotteur : Qu’en est-il de la réouverture des frontières ? A-t-on une idée de quand cela sera possible pour l’Europe et pour le monde entier ? Le gouvernement n’en a pas fait mention hier.

Edouard Philippe n’a pas donné de précisions sur ce point. Il a renvoyé à fin mai ses annonces concernant les vacances d’été. A priori, les frontières de l’espace Schengen devraient rester fermées jusqu’au 1er septembre. Cela demande à être confirmé. Pour le reste, de ce qu’il advient en particulier de la fermeture ou non des frontières nationales durant les vacances d’été, il faut attendre.

700000 : Le non-respect relatif des règles de déconfinement des Français pourrait-il être le seul élément de reprise de la pandémie ? Autrement dit, est-ce de la seule responsabilité du peuple français si la pandémie repart de plus belle après le 11 mai ?

Non, vous avez raison, il est trop facile d’imputer la responsabilité de ce qui se passe, et de ce qui va se passer, aux seules personnes qui vivent en France (françaises ou non). La question des tests est cruciale, en effet, mais elle peut être relativisée. Je m’explique : les médecins peuvent très bien décider de l’isolement d’une personne qui ne nécessite pas d’hospitalisation sur la base de critères cliniques (et encore mieux scanographiques, très spécifiques).

L’important est de casser les chaînes de contamination dès qu’elles apparaissent. En sachant que, visiblement, nous ne disposerons pas – pour le meilleur ou pour le pire, à vous d’en juger ! –, de l’apport de l’application StopCovid.

Po & 10lo : Si je suis le raisonnement d’Edouard Philippe quant à la ligne fluctuante du gouvernement et la pénurie de masque, cela voudrait dire que les scientifiques ont été inconséquents…

« En aucun cas, a dit en effet Olivier Véran, le ministre de la santé, mercredi matin, le fait de ne pas recommander le port du masque en population générale était lié au fait que nous manquions de masques ; ce n’était pas la raison, la raison était scientifique. »

Je crois que M. Véran a tort d’être aussi affirmatif. Certes, des médecins, pas souvent d’ailleurs des spécialistes de santé publique, disaient au début de l’épidémie la même chose que les pouvoirs publics, à savoir que le port du masque ne servait à rien dès lors que l’on ne faisait pas partie des personnels soignants.

Tous les médecins ne disaient pas cela. Des institutions comme le Centre pour le contrôle et la prévention des maladies (CDC) d’Atlanta, aux Etats-Unis, le CDC chinois, l’Organisation mondiale de la santé, l’Académie de médecine (avec un peu de retard, il est vrai) disaient le contraire. Il faut en convenir : pour « masquer » l’existence d’une pénurie de masques, il a pu arriver que certains fassent des déclarations contraires à ce que la science et la santé publique ont démontré.

Amédée : Certains émettent des réserves quant à une possible « deuxième vague ». Quel est votre analyse, éclairée notamment par la situation des pays en sortie de confinement ? Par ailleurs avec un R0 inférieur durablement à 1, la pandémie ne devrait-elle pas se déliter naturellement ?

On ne sait pas s’il y aura ou non une deuxième vague, ni non plus de quel type elle sera. Concernant la situation dans les services de réanimation, il existe en particulier un risque dont on ne parle pas beaucoup : celui de continuer à voir arriver des patients atteints de Covid-19 mais aussi, massivement, d’autres patients non-Covid mais qui, parce qu’ils ont trop tardé à se faire traiter, auront développé des pathologies graves.

Le R0, le taux de reproduction du virus, est d’autant moins le seul paramètre à prendre en compte que son calcul est sujet à caution. L’important, au regard de tous les paramètres dont on dispose, est de prendre en compte la dynamique de l’épidémie. Et ainsi de décider, éventuellement, d’un nouveau confinement, qui pourrait être cette fois localisé.

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De ce point de vue, il est évidemment intéressant de regarder avec attention ce qui se passe dans les pays qui sortent du confinement, ou qui n’ont jamais été confinés. Mais attention : en France, les situations régionales, départementales même, sont tellement variables qu’il importe de procéder à des déconfinements « sur mesure ». Je dis tout ça en sachant bien que cela peut heurter nos traditions jacobines, mais c’est ainsi.

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