Covid-19 : est-il vrai que le taux de personnes testées à Marseille est le plus important du monde ? – Libération

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Bonjour,

Votre question renvoie à un tweet du professeur Didier Raoult datant de vendredi dernier.

Affirmant que le pourcentage de personnes testées dans la ville est de 2,5%, le professeur évoque la population la plus testée au monde. Le tweet renvoie à un communiqué de l’institut hospitalo-universitaire (IHU) dans lequel on lit : «A l’IHU Méditerranée Infection, à Marseille, nous avons réalisé 54 957 tests (29 613 patients) depuis le début de l’épidémie de Covid. Parmi ces personnes testées, 20 987 personnes étaient des résidents de Marseille. Cela signifie que 2,5% de la population marseillaise a été dépistée depuis le début de l’épidémie. Les Marseillais sont donc, de loin, la population qui a été la plus testée au monde, bien davantage que ce qui a été rapporté en Corée du Sud ou en Italie où actuellement, le nombre de prélèvements a augmenté de manière très spectaculaire.»

Un graphique illustre le propos, comparant le nombre de dépistages par million d’habitants pour Marseille, la Corée du Sud, l’Italie, les Etats-Unis et le Royaume-Uni.

Marseille, champion de France

Ce qui est certain, c’est que commune des Bouches-du-Rhône remporte le championnat de France. La capacité de tests de l’IHU du professeur Raoult a fait de Marseille (surtout au début, quand les capacités ailleurs en France étaient très faibles) une ville à part en matière de tests. Le bulletin épidémiologique de Santé publique France daté du 3 avril faisait état, au 27 mars, de 195 408 tests par les laboratoires hospitaliers au niveau national, et de 19 011 tests dans les laboratoires de ville. A cette date là, l’IHU affichait dans son tableau de bord quotidien 38 436 tests réalisés à Marseille. Environ un cinquième du total des tests en France.

Mais surtout, profitant de ses capacités importantes, l’IHU a pratiqué très vite une politique de tests singulière, autorisant n’importe qui ou presque à se faire dépister, là où c’est essentiellement les cas graves qui pouvaient prétendre à un dépistage ailleurs. Une stratégie locale assumée depuis le début par Didier Raoult, qui avait critiqué la politique de tests nationale, trop parcimonieuse à son goût.

S’il n’existe pas de ventilation du nombre de tests effectués par ville en France (outre Marseille), il est probable, sinon évident, que la population de Marseille a donc effectivement été davantage testée que celle de toute autre commune en France. Mais est-ce suffisant pour en faire la population la plus testée du monde ?

Ne pas confondre nombre de tests réalisés et nombre de personnes testées

La comparaison est plus complexe qu’il n’y paraît. Car il faut distinguer le nombre de tests pratiqués du nombre de personnes dépistées. 1 000 tests pratiqués ne signifient pas que 1 000 personnes ont été dépistées. Une même personne peut être testée plusieurs fois, dans le cadre de son diagnostic mais aussi, en tant que patient, dans le suivi de sa maladie, à des fins de recherche, etc. Le bulletin épidémiologique de Santé publique France en date du 3 avril indiquait par exemple qu’au 27 mars, environ 215 000 tests avaient été réalisés pour 50 000 résultats positifs. Un total de tests positifs qui excédait de loin le nombre de cas confirmés de Covid-19 en France au même moment (un peu moins de 33 000). En Allemagne, l’Institut Robert-Koch (RKI), l’établissement allemand responsable de la lutte contre les maladies à l’échelle fédérale, le confirme noir sur blanc : «Il convient de noter que le nombre de tests n’est pas le même que le nombre de personnes testées, car les chiffres peuvent inclure des tests multiples de patients.»

Même chose à Marseille : l’IHU, dans sa communication du 3 avril, distinguait d’ailleurs le nombre de tests (54 957) du nombre de patients (29 613), et avait même isolé les patients marseillais (20 987). Mais la majorité des pays communiquent en général uniquement sur le nombre de tests réalisés, et pas le nombre de personnes testées (ce qui serait un décompte autrement plus complexe). Le seul indicateur pour comparer – imparfait donc – demeure le nombre de tests effectués par rapport à la population. C’est d’ailleurs l’indicateur que reprend l’IHU dans son graphique.

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A ce concours, l’IHU se félicitait donc que Marseille, avec près de 25 000 tests par million d’habitants, se situe bien au-dessus de l’Italie, la Corée du Sud (les deux pays étaient alors à moins de 10 000 tests par million d’habitants), des Etats-Unis ou encore du Royaume-Uni (qui étaient sous les 5 000 tests par million d’habitants). Notons que la France, à ce moment-là, se trouvait autour de 4 000 tests par millions d’habitants (en incluant Marseille).

Dans son communiqué, l’IHU se basait sur les données du 31 mars. Dix jours plus tard, ces chiffres ont évolué, parfois fortement (de plus en plus de pays adoptant une stratégie de dépistage massif). Mais Marseille affiche encore un ratio supérieur aux quatre autres pays cités, même si l’écart se réduit : l’Italie, qui teste de plus en plus, se situe par exemple aujourd’hui, avec 853 359 tests réalisés, à plus de 14 000 tests par million d’habitants.

Les Iles Féroé en tête du classement

Mais l’équipe de Didier Raoult a en revanche oublié quelques petits pays qui étaient déjà, et demeurent, largement devant.

Au premier rang de ce classement figurent les Iles Féroé. Au 31 mars, le petit pays, territoire autonome du Danemark, revendiquait plus de 4 000 tests pour 52 000 habitants. Soit plus de 78 000 tests par million d’habitants. Très loin au-dessus de Marseille. Au dernier bilan, le 9 avril, les autorités locales évoquaient 5 299 tests. Soit, près de 102 000 tests par million d’habitants. Les autorités revendiquent d’ailleurs d’avoir testé 10% de la population. Le bilan du Covid-19 y est pour l’heure de 184 cas positifs, pour 0 décès.

Suit de près l’Islande. Le pays, qui a détecté à ce jour 1 616 cas positifs et déplore 6 décès, revendique de «faire beaucoup plus de tests que dans tout autre pays», à l’exception donc des îles Féroé, reconnaît le gouvernement, beau joueur. Avec 30 947 tests pour 364 000 habitants, l’Islande affiche aujourd’hui 85 000 tests par million d’habitants.

Dans le détail, en Islande, le National University Hospital of Iceland a pratiqué 12 777 tests sur des individus symptomatiques ou susceptibles d’avoir contracté le virus en raison de la proximité d’individus infectés ou pour d’autres raisons. En plus de quoi 18 170 tests ont été effectués par la société deCode Genetics, cette fois sur la population générale, principalement sur des individus qui n’avaient pas été mis en quarantaine et qui étaient généralement asymptomatiques ou présentaient de légers symptômes de rhume ou de grippe. Un peu comme ce qui a été fait à Marseille.

Grâce notamment à ces tests massifs (relativement aux autres pays) et à une stratégie de traçage pour identifier les cas possibles, l’Islande se targue d’avoir su limiter la propagation de l’épidémie parmi la population âgée, contribuant ainsi à un faible taux de mortalité. Sur les 977 infections actives, 54 concernent des personnes de plus de 70 ans (5,2%).

Le Luxembourg devant Marseille

Le Luxembourg, enfin, annonçait jeudi 27 521 tests. Sur ce total, 4 871 ont été pratiqués sur des non-résidents. En ne comptabilisant que les tests pratiqués sur les résidents, le pays affiche, compte tenu de la population du pays (626 000 habitants), un ratio de 36 200 tests par million d’habitants. Le pays compte 3 115 cas positifs et 52 décès.

En résumé : Il est indéniable que l’IHU de Didier Raoult, en raison de ses capacités et de sa politique de dépistage large, a fait de Marseille une ville singulière en matière de tests. Même si plusieurs petits pays ayant eux aussi opté pour le dépistage massif présentent des ratios supérieurs et empêchent d’affirmer que la population marseillaise est la plus testée au monde.

Cordialement

Ecoutez le podcast hebdo des coulisses de CheckNews. Cette semaine : Guerre des masques : l’Etat se sert-il dans les commandes des régions ?

Cédric Mathiot

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