Coronavirus : “Ça me fait flipper” ! Les jeunes, “sacrifiés” du marché de l’emploi ? – Sud Ouest

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“Ça me fait flipper.” Michaël, 27 ans, termine sa cinquième année d’études d’économie et finances à l’université de Cergy (Val d’Oise). Il est actuellement en alternance dans un grand groupe bancaire qui ne va pas le garder. Même s’il est conscient de la valeur de sa formation et de son expérience, il n’est “pas serein” à l’idée d’arriver sur le marché de l’emploi à la rentrée.

Contrairement à Michaël qui vit encore chez ses parents, Yacoubou a toute sa famille au Bénin. À 25 ans, fraîchement diplômé en finances et mathématiques, cet habitant de Montreuil multiplie les lettres de candidature mais “en raison du Covid-19, les recrutements ont été stoppés. C’est au point mort”. Il vivote en faisant de l’analyse de données informatiques. “Ça me paie le loyer.”

Les quartiers populaires “durement” touchés

En septembre, ce sont environ 700 000 jeunes qui doivent entrer sur le marché du travail. Selon une étude en ligne du journal L’Étudiant parue en mai, plus de 82% des étudiants se déclarent assez inquiets (45,6%) ou très inquiets (37%) pour leur insertion dans la vie active. Les effets du confinement, qui a brutalement fermé le robinet des embauches, se ressentent déjà dans les statistiques. Un jeune sur six se retrouve sans emploi, selon une étude de l’Organisation internationale du travail (OIT) parue le 27 mai. Le taux de chômage de la zone OCDE a connu une hausse sans précédent de 2,9 points à 8,4% en avril 2020. Chez les jeunes de 15–24 ans, il a bondi de 5,5 points à 17,6%, selon des chiffres parus le 9 juin. En France en avril, le nombre de chômeurs de moins de 25 ans s’est envolé de 29,4% (+22% toutes catégories).

La France comptait 12,9% de jeunes “Neet”, “ni en études, ni en emploi, ni en formation” en 2018, soit un jeune sur sept de 16 à 25 ans. Un jeune sur cinq vivait déjà sous le seuil de pauvreté. De l’avis des acteurs de la lutte contre l’exclusion, ce nombre va exploser. “Les personnes en situation de précarité ont beaucoup morflé pendant le confinement et pour les plus jeunes, ça a été encore plus difficile à vivre”, explique Claire Hédon, présidente d’ATD-Quart Monde qui pointe la vie dans des logements exigus – “en Seine-Saint-Denis, un habitant sur trois est en sur-occupation de logement” -, la “fracture numérique” avec le manque de matériel pour suivre les études à distance ou encore la perte des petits boulots.

On a vu arriver dans nos accueils des étudiants qui avaient auparavant un petit job ou d’autres jeunes qui étaient en intérim ou CDD“, témoigne la présidente du Secours catholique, Véronique Fayet. “Ces emplois n’étaient pas protégés. Les jeunes en question n’ont pas bénéficié du chômage partiel. C’est une perte de ressource sèche qui se ressent durement dans les quartiers populaires”, explique Florent Gueguen, directeur général de la Fédération des acteurs de la solidarité (FAS).

Déjà après la crise de 2008

Une étude parue le 4 juin du Centre d’études et de recherches sur les qualifications (Cereq) montre que 37% des jeunes des quartiers prioritaires de la politique de la ville sont sans emploi trois ans après leur sortie de formation, contre 22% pour les jeunes des autres quartiers. “On a toujours vu dans les crises, la dernière étant la crise financière de 2008, que les jeunes sont la variable d’ajustement du marché du travail”, note Antoine Dulin, du Conseil économique, social et environnemental (Cese), également président de la commission insertion des jeunes au Conseil d’orientation des politiques de jeunesse.

“Je suis rentrée sur le marché du travail en 2008, je sais la galère que ça peut être de trouver un premier job en période de crise”, témoigne Fiona Lazaar, députée LREM du Val d’Oise et présidente du Conseil national de lutte contre la pauvreté et l’exclusion sociale (CNLE). Une autre étude du Cereq comparant les parcours des jeunes sortis du système éducatif en 2010 avec celui de la génération de 1998 a montré que les plus durement touchés ont été les non-diplômés avec plus de 3 ans et demi sans emploi sur les sept années suivant leur sortie d’école.

Antoine Dulin s’attend aujourd’hui à un effet similaire de “rallongement de la durée d’entrée sur le marché du travail”. C’est pourquoi “l’emploi des jeunes doit être une priorité absolue” pour la CGT. Le secrétaire général de la CFDT Laurent Berger appelle notamment à “tout faire pour booster l’apprentissage”. Côté patronal, l’UIMM (métallurgie) réclame “une exonération de charges sociales pendant les 12 premiers mois” pour une première embauche en CDI. “On ne peut pas avoir une génération sacrifiée”, a martelé la ministre du Travail Muriel Pénicaud, en dévoilant le 4 juin des mesures de soutien à l’embauche des apprentis, première pierre d’un plan sur l’emploi des jeunes attendu d’ici la mi-juillet.

La question des emplois aidés

L’aide financière à l’embauche d’apprentis était “LA décision à prendre. C’est vraiment très incitatif”, se réjouit Roselyne Hubert, présidente de la Fédération nationale des directeurs de centre de formation des apprentis (Fnadir). “En contrepartie, les entreprises doivent s’engager à bien accompagner l’apprenti car on a quand même 28% de ruptures de contrat prématurées”, tempère Aurélien Cadiou, président de l’Association nationale des apprentis de France (Anaf).

“Les mesures pour l’apprentissage ont été prises rapidement et c’est très bien. Il y a aussi la question des emplois aidés” – en chute libre eux aussi depuis le début de la crise sanitaire, selon des chiffres du ministère du Travail publiés le 10 juin -, fait valoir Antoine Dulin qui plaide pour un “Grenelle de l’emploi/insertion des jeunes”.

Le délégué général du Forum français de la jeunesse, Anthony Ikni, juge pour sa part “prioritaire” l’annulation de la réforme de l’assurance chômage et de sa nouvelle règle qui impose de cotiser six mois, et non plus quatre, pour avoir droit aux allocations : “une machine à broyer les plus précaires” et d’abord les jeunes abonnés aux contrats courts. “On demande aussi au gouvernement d’avancer vers une sécurisation financière de tous les jeunes dès l’âge de 18 ans”, ajoute Anthony Ikni.

Le RSA jeunes, sujet clivant

Les pistes le plus souvent avancées : revalorisation des bourses étudiantes, généralisation de la “garantie jeunes” (une aide financière vers l’emploi et la formation qui ne touche actuellement que 100 000 bénéficiaires) et des contrats aidés (“parcours emploi compétences”) et une extension aux 18–25 ans du Revenu social d’activité (RSA, 560 euros/mois pour une personne seule). “C’est la catégorie la moins protégée par notre système de protection sociale. Un jeune qui est dans une stratégie de survie ne peut pas se mobiliser pour rechercher un emploi, une formation. Il faut garantir un minimum vital et cela passe par le RSA”, est convaincu Florent Gueguen.

Le secrétaire d’État à la Jeunesse Gabriel Attal a évoqué l’extension de la “garantie jeunes”. Mais un “RSA jeunes” illustre pour lui un “esprit de défaite” : “aucun jeune ne grandit avec les minima sociaux comme horizon”.

Débat révélateur pour le sociologue du travail Pascal Ughetto : “la protection sociale en France est organisée autour du statut de salarié – on acquiert des droits en cotisant – d’où l’exclusion des jeunes. D’autres pays comme le Danemark considèrent au contraire comme un coup de pouce aux jeunes de leur donner immédiatement un revenu”. “C’est un sujet clivant, reconnaît la député En marche Fiona Lazaar. Mais ce n’est pas s’inscrire dans un “esprit de défaite” que d’ouvrir un filet de sécurité pour ceux qui se retrouvent sans rien.”

Elle plaide en outre pour son financement via un impôt sur les plus riches. Pas consensuel non plus chez les macronistes mais “les plus aisés devraient pouvoir contribuer à la solidarité envers les plus jeunes”, persiste à penser la présidente du CNLE. Pour Florent Gueguen, il s’agit ni plus ni moins de désamorcer “une bombe sociale à retardement”.

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