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Comment COVID-19 change la donne dans les médias

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La TV ne lâche rien, mais le pire est à venir

La gravité de l’épidémie conjuguée aux mesures de confinement a fait exploser les audiences TV. Comme souvent dans ces circonstances, les chaînes d’information réalisent des scores d’audience impressionnants. L’allocution d’Emmanuel Macron du 16 mars a réuni plus de 35,5 millions de téléspectateurs : 12,53 millions sur TF1, BFMTV 2 ,08 millions, France 2 9,58 millions entre autres. Depuis ce jour, la durée d’écoute de la télévision a augmenté de 1h17 par rapport à la même semaine de l’an dernier pour atteindre 4h48. Dimanche 22 mars, la DEI (Durée d’Ecoute Individuelle) s’est élevée à 5h15, un niveau pas atteint depuis 2006. Même chez les jeunes, les 15-24 ans, dont on dit qu’ils se désintéressent de la télévision, ont vu leur durée d’écoute passer de 1h01 en 2019 à 1h49 en 2020.

 

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Mais la hausse temporaire des audiences, qu’on pourrait qualifier d’opportunité conjoncturelle, cache une réalité plus inquiétante : arrêt de dizaines de tournages, obligation de reconstruire les grilles de programmes, et surtout faire face à une baisse des recettes publicitaires. Le groupe TF1 a anticipé les conséquences financières que l’épidémie provoquera sur ses différents métiers en déclarant : « nos clients annonceurs, en particulier dans les secteurs du tourisme, des biens culturels ou du transport, sont amenés à reporter ou annuler un grand nombre de campagnes. Ces réactions auront, dans un premier temps, un effet significatif sur les performances publicitaires du mois de mars, puis plus important sur le mois d’avril. A ce jour, nous n’avons pas de visibilité sur les mois de mai et suivants ». Une position partagée par le groupe M6 qui annonce dès maintenant un repli de son chiffre d’affaires : « Le Groupe a subi, comme les groupes médias européens, de nombreux reports et annulations de campagnes publicitaires en télévision, radio et sur le digital. Ces reports et annulations auront un impact significatif sur le chiffre d’affaires, notamment au deuxième trimestre. » En fonction de la durée du confinement, de ses conséquences sur l’économie, les chaînes de télévision vont devoir s’adapter en revoyant leur modèle économique. D’autant plus que les grandes manifestations sportives à venir, gage d’audience et de recettes publicitaires sont annulées jour après jour.

Le streaming à la fête

Alors que les familles sont immobilisées à la maison, privées de sorties et de loisirs, les services de vidéo à la demande se sont imposés en quelques jours comme le loisir du confinement. Un succès foudroyant qui a eu pour effet de saturer les réseaux un peu partout dans le monde et en particulier en Europe si bien que le Commissaire Européen Thierry Breton est intervenu auprès du CEO de Netflix, Reed Hastings pour lui demander de réduire les débits de ses vidéos. En clair, renoncer temporairement – pour un mois –  à la 4K et à la HD et se contenter de la SD. Netflix s’est exécuté, rapidement suivi d’Amazon et de Youtube, mais aussi de myCanal ! 

Dans le même temps, on notera que les abonnés à l’offre 4K de Netflix n’ont pas bénéficié d’un geste commercial de la part du service malgré la dégradation de la qualité des images : business is business. Que ce soit la SVOD ou la TVOD, tous les services ont vu leur niveau de consommation augmenter de manière significative au cours de la semaine dernière.

 

Ainsi Bruno Delecour, le patron de FilmoTV, a déclaré dans les colonnes du journal le Monde : « En ce moment, nous recevons 2 000 demandes d’abonnement par jour, deux fois plus qu’habituellement ». Plusieurs services ont déclaré constater une hausse de 50% de la consommation de films et de séries depuis le début du confinement. Une très belle opportunité pour tous les services de VOD et de SVOD français qui n’ont pas les moyens de lutter contre les géants du secteur : seul le développement des usages peut leur offrir l’opportunité de conquérir de nouveaux abonnés. Parmi ces plateformes il y a Outbuster, ADN, La Cinetek, la Toile, mais aussi des plateformes plus récentes comme Shadowz ou Madelen. Alors qu’ils étaient promis à vivre dans l’ombre des géants américains, ces services disposent actuellement d’une rampe de lancement inespérée. Et puis nos services tricolores ont un avantage sur leurs concurrents américains : ils ne mettent pas en péril le trafic internet, ils ne menacent pas de nous plonger dans le noir d’une panne géante d’internet. Tout en sachant que les grands acteurs du streaming ont négocié depuis longtemps des accords de peering avec les opérateurs télécom, comme Netflix qui a déployé son programme Open Connect Appliance qui permet d’optimiser la distribution de ses contenus chez les fournisseurs d’accès à internet.

Disney, le grand écart

Il y a quelques semaines, la planète média s’émerveillait de la réussite du pivot réalisé par Disney vers le numérique. Lancement quasi parfait de Disney+ aux Etats-Unis, domination absolue du box-office mondial, consolidation prometteuse de Fox. Et puis tout s’est arrêté : fermeture en cascades des salles de cinéma, arrêt des tournages, fermeture des parcs, report du lancement de Disney+ en France. En moins de 2 semaines, l’action de Disney s’est effondrée et sa capitalisation boursière est passée en dessous celle de son nouvel ennemi : Netflix, 154 milliards de dollars pour le studio et 158 pour le prince de la SVOD.  Jamais un studio n’avait autant dominé le box-office, jamais un studio n’avait réussi son incursion dans le digital aussi bien que Disney. Mais la crise actuelle pourrait fragiliser un groupe aux multiples activités physiques qui mettront de longs mois avant de retrouver un rythme normal. Pendant ce temps, Netflix, même si sa programmation sera aussi pénalisée par l’épidémie COVID-19 pourra continuer à engranger des abonnés et asseoir son leadership sur la SVOD mondiale.

Ecran noir pour les salles de cinéma

Les chiffres annoncés par les spécialistes sont effrayants. Hollywood pourrait perdre plus de 20 milliards de dollars dans la crise. En France, les fermetures des salles jusqu’au 15 avril pour commencer pourraient s’avérer fatales pour de nombreux exploitants. Au-delà des mesures prises par le gouvernement, le CNC et l’IFCIC pour soutenir le secteur, il est très difficile d’anticiper la manière dont se produira la reprise. Le manque à gagner sur les entrées salles pour mars et avril est considérable et il faudra sans doute des années pour que les exploitants effacent les traces du printemps 2020. Mais cela ne justifie pas pour autant que les exploitants s’opposent de manière aussi formelle à la possibilité de sortir des films directement en VOD à partir du moment où leur vie en salle est quasiment impossible.

La rigidité de la chronologie des médias combinée au dogmatisme d’une partie de la profession sont révélateurs de l’absence de prise en compte des deux extrémités de la chaîne de valeur : les concepteurs et financeurs des programmes d’un côté et le public de l’autre. 2020 ne pourra pas faire l’économie d’une vraie remise en cause de la chronologie actuelle.

Canal ou l’art du storytelling

Présenté comme le grand argentier du cinéma français depuis toujours, héros déchu d’une télévision qu’on ne regarde plus comme il y a 20 ans, Canal continue d’occuper le devant de la scène médiatique, et plus forcément pour le cinéma. En pivotant du métier d’éditeur à celui de distributeur, ce que Canal appelle agrégateur, le groupe de Vincent Bolloré tente de recréer un écosytème à partir de promesses éditoriales dont il ne détient plus les droits. Après les droits sportifs négociés à prix d’or fin 2019, son meilleur coup est d’avoir réussi à s’octroyer l’exclusivité de la distribution de Disney+ et de ses chaînes linéaires, pour ensuite pouvoir mieux le revendre aux FAI. Hélas, selon les journaux spécialisés, l’affaire ne se déroule pas tout à fait comme prévu. Trop gourmand, Canal n’a pas réussi à s’entendre avec Orange, Free, SFR et Bouygues Télécom. Certains observateurs évoquent même le fait que si Stéphane Richard, le PDG d’Orange, a demandé de différer le lancement de Disney+ en raison de la crise sanitaire, ce n’est pas pour des raisons liées à la saturation des réseaux, mais bien plus pour des raisons de négociation commerciale inaboutie. En effet, en supposant que Canal et Orange se soient entendus sur l’intégration de Disney+, Stéphane Richard aurait-il été aussi motivé pour demander le report du lancement de Disney+ ? Pas sûr. 

Le report au 7 avril du lancement de Disney+ a lourdement pénalisé Canal+ qui avait mis en place un dispositif impressionnant de soutien à sa nouvelle option le soir du 24 mars sur ses différentes antennes : diffusion du premier épisode de la série phare de Disney+ The Mandalorian sur Canal+ et Canal Family, mais aussi sur C8 et sur CStar plus tard dans la soirée. Mais ce n’est pas tout : Canal avait prévu de diffuser une enfilade de blockbusters Disney le soir de l’ouverture de Disney+ : le Roi Lion, puis Toy Story 4, Aladdin et Dumbo. Une manière de faire de la publicité au service dont il détient l’exclusivité de distribution sur les box en France. Mais le COVID-19 est passé par là et tout le plan de comm s’est écroulé. Par ailleurs, privé de foot et de F1, le groupe avait pris l’initiative de passer en clair ses chaînes cryptées. Mais face aux protestations des chaînes qui détiennent les droits en clair des films acquis par Canal pour la pay TV, le groupe a été contraint de réduire la voilure : limitation du nombre de chaînes en clair et raccourcissement de la durée d’exploitation en clair. Cela peut sembler anecdotique, mais c’est surtout révélateur du fait que le bel édifice audiovisuel construit autour de la loi de 1986 est en train de se fissurer de partout, de se fissurer en accéléré depuis le début de la crise du coronavirus. 

Puisse cette parenthèse forcée offrir aux décideurs de l’audiovisuel le temps de l’analyse et de la réflexion pour comprendre que le système actuel est à bout de souffle et qu’il est plus que jamais nécessaire de tout remettre à plat afin de construire un nouveau modèle. 

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