Brexit et pandémie de Covid-19 : cinq minutes pour comprendre les pénuries au Royaume-Uni – Le Parisien

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Des pompes à essence sont indisponibles, et pourtant ce n’est pas le carburant qui manque. Une pénurie de chauffeurs de poids lourd est en train de provoquer un véritable chaos au Royaume-Uni. Brexit, pandémie de Covid-19, panique de certains citoyens… Un cocktail hétéroclite de raisons en est à l’origine, conduisant le gouvernement à prendre des mesures d’urgence pour y faire face, à quelques semaines de la préparation des fêtes de fin d’année. On fait le point.

Quelle est la situation au Royaume-Uni ?

« Désolé, hors service ». La pancarte a été apposée sur bon nombre de pompes à essence ces derniers jours outre-Manche, essentiellement à Londres et dans sa région. Le groupe BP, qui compte 1 200 stations dans le pays, a annoncé jeudi qu’il avait dû en fermer « une poignée » et plusieurs mais des dizaines d’autres sont en rupture de stock de certains carburants, faute de poids lourd pour les livrer. La tension est si forte dans certains endroits que des ambulanciers ont peiné à faire le plein ces derniers jours. « Imaginez devoir vous rendre dans 5 stations-service DIFFÉRENTES pour obtenir du diesel pour votre AMBULANCE », s’est ainsi emporté une urgentiste vendredi sur Facebook.

François, un Français installé à Londres depuis plusieurs années, est censé se rendre dans le nord-ouest du pays le week-end prochain. « Les stations-service près de chez nous sont fermées, elles n’ont plus d’essence… alors que mon réservoir n’est rempli qu’à 20 % », témoigne-t-il.

Des restaurants et des supermarchés peinent aussi à s’approvisionner en certains produits, pour cette même raison d’une pénurie de transporteurs. Souvent, un plat est rayé de la carte et un ou plusieurs rayons sont vides. À quelques semaines des achats de Noël, le mastodonte de la distribution Tesco (près de 4 000 magasins au Royaume-Uni) a mis en garde sur l’éventualité que certains produits soient introuvables. Et du personnel manque aussi dans l’industrie, notamment dans la filière de l’élevage.

Quelles en sont les raisons ?

La faille ne vient donc pas de la production des biens, mais plutôt de la main-d’œuvre pour les acheminer et les distribuer (100 000 routiers manqueraient). Deux facteurs principaux sont mis en avant : le Brexit et la crise sanitaire. La sortie effective du Royaume-Uni de la zone euro, le 1er janvier dernier, interdit à un Européen d’aller travailler outre-Manche sans permis de travail. De quoi en décourager plus d’un. Dans le même temps, la pandémie de Covid-19 et les confinements qu’elle a imposés ont incité des travailleurs étrangers à rentrer dans leur pays d’origine, tandis que les examens pour passer le permis de conduire ont été suspendus.

« Nous subissons le double effet de la pénurie de main-d’œuvre liée au Covid (en particulier aussi le « pingdemic », c’est-à-dire les salariés contraints de s’isoler par l’application de traçage) et du Brexit », juge François. « Objectivement, même si la crise sanitaire a pu ralentir l’activité, la principale cause de cette situation aujourd’hui est le Brexit et la volonté de ne plus miser sur les travailleurs étrangers en ne leur donnant plus de titres de séjour, même s’ils viennent de l’Union européenne. Et ça coûte de plus en plus cher d’aller au Royaume-Uni, avec les frais de contrôle et de douane », estime le politologue Patrick Martin-Génier, spécialiste des questions européennes. « Le Royaume-Uni est en train de vivre très violemment les conséquences du Brexit », a tonné ce dimanche sur RTL et LCI Thierry Breton, commissaire européen au Marché intérieur.

Comme souvent quand un début de pénurie apparaît, certains consommateurs ont paniqué et préféré faire des provisions. Avec pour effet collatéral d’amplifier les queues dans les stations-service, avec un sentiment de chaos. Il n’y a « pas de pénurie de carburant » et les gens devraient être « raisonnables » et ne faire le plein que lorsqu’ils en ont besoin, a intimé ce dimanche à la BBC le secrétaire d’État aux Transports Grant Shapps. Le ministre a même accusé un syndicat de transporteurs d’avoir « contribué à déclencher la crise »

Comment réagit le gouvernement britannique ?

De premières mesures ont été prises ce samedi. Plus de 10 000 visas provisoires jusqu’en décembre pourraient être accordés… à l’encontre de la volonté du Royaume-Uni de ne plus dépendre de la main-d’œuvre étrangère. « Ils tirent le constat d’un échec face à une situation d’urgence mais ça ne remettra pas forcément en cause leur politique migratoire sur la durée », analyse Patrick Martin-Génier.

Des militaires dépendant du ministère de la Défense pourraient participer à la formation express de plusieurs milliers de chauffeurs (jusqu’à 4 000) à la conduite de poids lourds afin de gagner en efficacité, tandis que les routiers retraités seront incités par courrier à reprendre le travail. En revanche, alors que certains le demandent, l’armée ne sera pas déployée en tant que telle pour compenser le manque de chauffeurs.

Pour ces différentes raisons, Boris Johnson se retrouve sous très forte pression. Les deux tiers des Britanniques – et même plus d’un électeur conservateur sur deux – estiment que le chef de gouvernement a mal géré la crise et qu’il en est en partie responsable, selon un sondage Opinium pour The Observer, paru ce dimanche. 36 % des sondés jugent que le Brexit est la cause principale de cette situation. Logiquement, cette opinion est majoritaire parmi les partisans du « Remain » (62 % contre 13% parmi ceux du « Leave »).

Les mesures annoncées samedi suffiront-elles ? Pas sûr. Il faudra « beaucoup plus » de dispositions pour résoudre la crise, a estimé dans le Guardian Marco Digioia, le président de l’Association européenne des transporteurs routiers, qui représente plus de 200 000 entreprises en Europe. « Fin septembre, quand on se rendra compte de l’importance des travailleurs intérimaires pour faire face à la ruée de Noël, il n’y en aura pas assez », a estimé Ian Wright, directeur général de la Food and Drink Federation, l’organisation professionnelle des industries de l’alimentaire.

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