Biélorussie : qui est Sergueï Tikhanovski, le mari de la candidate de l’opposition en exil ? – Le Figaro

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«Stop au cafard!», criait dans les rues de Minsk en mai dernier Tikhanovski, dont le nom signifie pourtant en russe «celui qui ne fait pas de bruit». Youtubeur opposé à l’immémorial président biélorusse Alexandre Loukachenko, il est celui qui a propulsé Svetlana Tikhanovskaïa, sa femme, sur le devant de la scène politique en seulement quelques mois.

Désigné par les médias comme le principal opposant au régime, Sergueï Tikhanovski s’en défend : «Je suis juste un blogueur, je critique ce qui ne va pas et je me bats pour me débarrasser du cafard», explique-t-il dans une de ses vidéos Youtube, faisant référence au président en fonction. Emprisonné à plusieurs reprises par le pouvoir en place, Sergueï propose à sa femme de reprendre le flambeau, ce qu’elle accepte «par amour» pour son «coup de foudre», rencontré il y a 16 ans alors qu’elle était étudiante et lui responsable de la boîte de nuit «55 club» à Mazyr, dans le sud de la Biélorussie.

«Un pays pour vivre»

Tout a commencé lorsque Tikhanovski a souhaité transformer un ancien corps de ferme en hôtel. Se heurtant à un mur à chaque fois qu’il plaidait pour obtenir des autorisations, il décide d’exprimer sa colère sur les réseaux sociaux, publiant des vidéos sur le dysfonctionnement de la bureaucratie post-soviétique. Ses vidéos connaissent un certain engouement et Sergueï se prend au jeu. Il commence par publier des vidéos sur l’entrepreneuriat en Biélorussie, puis s’oriente finalement sur des sujets politiques, invitant sur son plateau des opposants biélorusses et réalisant un film sur les protestations de 2010 à Minsk.

Le 11 mars 2019, le youtubeur créé sa chaîne «Un pays pour vivre», et décide de sortir dans la rue pour interroger ses concitoyens : il donne la parole aux passants lors de tournées qui traversent toute la Biélorussie et constate que la plupart des témoignages décrivent une presse officielle mensongère, des services publics arriérés et des villes en ruine. Ses directs se terminent la plupart du temps par des rassemblements politiques non-autorisés. En parallèle de ses activités de youtubeur, Sergueï dirige «La Boussole», une société de production implantée à Moscou, en Russie, et qui produit des spots publicitaires pour Sberbank, une des plus grandes banques russes, Maxwell, et Ikea.

Sergueï Tikhanovski présente une de ses vidéos Youtube au sujet des services de sécurité et des forces de l’ordre qui tenteraient d’intimider les blogueurs biélorusses Chaîne Youtube «Un pays pour vivre»

Le 9 mai 2020, Tikhanovski est emprisonné une première fois, officiellement pour «manifestations illégales» et «trouble à l’ordre public». Mais des voix dénoncent une manœuvre pour l’empêcher de se présenter à l’élection présidentielle prévue le 9 août ; son casier judiciaire n’étant plus vierge, sa candidature à l’élection présidentielle sera de facto refusée. Le 24 mai, alors qu’il sort de quinze jours de prison, Tikhanovski n’hésite pas à monter une fois de plus au front. Le 29 mai, il est de nouveau séquestré par les autorités pour «trouble à l’ordre public» et «intervention dans la commission électorale». «Il n’y aura pas de Maïdan dans notre pays», avait lâché le chef d’Etat Alexandre Loukachenko le 1er juin, en référence à la révolution ukrainienne pro-européenne de 2014 qui a chassé du pouvoir le gouvernement.

L’homme de l’ombre

Et pourtant, ces arrestations n’ont fait que renforcer l’aura de Tikhanovski. Alors que ce dernier se trouve derrière les barreaux, sa femme, loin de rester les bras croisés, décide, sans en informer son mari, de présenter sa candidature aux élections. «J’étais juste zéro en ce qui concerne le code électoral. Mais je l’ai fait pour lui. J’étais persuadée qu’on n’enregistrerait pas ma candidature, mais au moins je voulais montrer que j’étais solidaire avec mon mari, que je ne l’avais pas abandonné», souffle-t-elle dans une interview pour la presse biélorusse. Lorsque Sergueï apprend la nouvelle, une fois relâché, il décide d’arpenter les rues de Minsk pour récolter les 100.000 parrainages d’électeurs nécessaires à la candidature de sa femme. Rien ne destinait Svetlana à la politique. Mais en quelques semaines, Svetlana Tikhanovskaïa, 37 ans, traductrice et professeur d’anglais, connaît une ascension fulgurante. Alexandre Loukachenko, indéboulonnable président de la Biélorussie depuis vingt-six ans, a été pris par surprise par «Sveta», «la lumière» en russe.

Et pourtant, le lendemain du vote, l’incompréhension est grande. De fait, la jeune femme, qualifiée par un site d’information biélorusse de «Jeanne d’Arc accidentelle», estime que «la majorité» de ses concitoyens la soutenait au gré d’une campagne électorale marquée par une mobilisation sans précédent en sa faveur – en témoignent les plus de 60.000 partisans rassemblés lors d’un meeting le 30 juillet à Minsk. Pourtant, d’après l’agence étatique Belta, c’est Loukachenko qui sort vainqueur du scrutin avec 80,23% des voix. Aujourd’hui en exil en Lituanie avec ses deux enfants âgés de 4 et 10 ans, la candidate a déclaré dans une vidéo être prêtre à «agir en tant que leader national», rappelant qu’elle n’avait jamais «voulu devenir une politicienne» mais que «le destin a décrété» qu’elle se trouverait «en première ligne face à l’arbitraire et l’injustice».

«Soyez bienveillants avec mon mari»

«Faites votre travail correctement, honnêtement et légalement, faites preuve d’humanité et de civisme. De nombreux Biélorusses aiment et respectent Sergueï Tikhanovski, et la façon dont il est traité dans le centre de détention, où il est toujours enfermé, ne leur est pas indifférente», a souligné dans une vidéo Svetlana Tikhanovskaïa, inquiète sur les conditions dans lesquelles son mari est incarcéré, au sein du centre de détention provisoire de Gomel, une ville au sud de la Biélorussie. En prison depuis deux mois, Sergueï Tikhanovski se trouverait actuellement dans une «toute petite cellule dont un tiers est occupé par les toilettes, où il y a peu d’air et où l’on ne peut faire que quelques pas» selon les avocats du blogueur.

Interrogée en juin dernier par un média biélorusse au sujet de Loukachenko, deux mois avant les élections, Svetlana Tikhanovskaïa avait conseillé au président Loukachenko de prendre sa retraite : «Vous êtes peut-être fatigué. Donnons au pays la possibilité d’avoir un nouveau leader. Vous avez pris des décisions très étranges ces derniers temps. Allez, reposez-vous». Aujourd’hui, loin de son mari, Tikhanovskaïa a confié à la presse se réveiller le matin «la peur au ventre».

» VOIR AUSSI – Biélorussie: l’opposante Tikhanovskaïa se dit prête à diriger le pays

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