Les enquêteurs de la police judiciaire de Bayonne tentent, depuis lundi après-midi, de faire la lumière sur les motivations et le parcours de Claude Sinké, 84 ans, en garde à vue pour «tentative d’assassinat». S’agit-il d’un crime de droit commun commis par un retraité connu pour ses diatribes haineuses ? Ou faut-il y voir un attentat terroriste d’extrême droite ? A ce stade, le Parquet national antiterroriste (Pnat), qui étudie l’affaire de près, ne s’est pas saisi.

En fin de journée, mardi, c’est donc le procureur de la République de Bayonne qui a tenu une conférence de presse. Marc Mariée est revenu sur le déroulement des faits, en commençant par l’incendie de la porte de l’édifice, vers 15 h 20, suivi des tirs sur «une victime [âgée de 74 ans, ndlr] assise sur une chaise, à l’extérieur de la mosquée, […] atteinte au thorax». Le suspect s’est ensuite dirigé vers un homme de 78 ans qui se trouvait au volant de sa voiture, et a fait feu à travers la vitre, le blessant aux cervicales et au bras. Avant d’asperger le véhicule d’essence. Si, durant sa garde à vue, Claude Sinké a reconnu les incendies, «il conteste la volonté de tuer quiconque», a indiqué le magistrat, avant de faire état d’un mobile nébuleux : «Venger la destruction de la cathédrale [Notre-Dame] de Paris», que Sinké attribue aux musulmans, comme en écho aux thèses complotistes qui faisaient alors florès. «L’ensemble de son audition interroge sur son état de santé psychique», a terminé Marc Mariée, précisant qu’une expertise psychiatrique a été diligentée pour éclairer sa responsabilité pénale.

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Véritable arsenal

Le moins que l’on puisse dire, c’est que Claude Sinké – qui se décrit comme «artiste, sculpteur et écrivain» sur la boîte aux lettres de sa maison de Saint-Martin-de-Seignanx (Landes) – était réputé pour ses propos confus et ses envolées discriminatoires. Dans la petite ville-dortoir de 5 400 habitants, on évoque presque unanimement un homme en colère, capable d’alpaguer les uns d’un mot agressif et d’inonder les autres de courriers xénophobes. Comme ce texte, un peu brouillon, révélé par Sud Ouest : il a été envoyé vendredi au bâtonnier de Bayonne et au procureur de Dax pour «porter plainte contre Emmanuel Macron».

Contacté par Libération, un membre de l’équipe municipale dépeint l’octogénaire comme «particulièrement vindicatif contre certaines communautés. Il avait du mal à supporter qu’on puisse porter le voile, par exemple.» De son côté, la maire Isabelle Azpeïtia, chamboulée par «cet acte lâche et inacceptable», renchérit : «C’est un citoyen que l’on connaît bien pour sa capacité à mettre le bazar dans une réunion publique. Quand il croise un élu dans la rue, c’est tendu à chaque fois. Il se met en colère, s’en prenant aussi bien à ce qui peut être écrit dans le journal municipal qu’à la politique nationale.»

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Les perquisitions dans le véhicule et au domicile de Claude Sinké – qui a même tenté de mettre en joue les enquêteurs venus l’arrêter – ont permis de découvrir un véritable arsenal, selon le procureur : plusieurs armes détenues légalement (il était membre de la Fédération française de tir), une grenade fumigène, deux grenades à plâtre, plusieurs cartouches, ainsi qu’une bonbonne de gaz. Pour autant, le retraité n’était pas connu des services de police ou de justice. Depuis la mort de son épouse, il y a deux ans environ, il vivait dans une petite maison sans caractère, avec bouquet de fleurs en plastique se balançant tristement dans l’entrée et drapeau français au-dessus de la porte. Sur la façade, on peut lire en lettres noires «Akela», une référence au loup solitaire du Livre de la jungle de Rudyard Kipling.

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Autour de lui, le retraité n’inspirait que méfiance ou réticence polie. Martine, 47 ans, sa voisine, résume : «Il était toujours prêt à entreprendre le premier qui passe sur ses thèses racistes.» Et d’ajouter : «Je suis rentrée chez lui une fois pour le Guidon saint-martinois [une association cycliste], qui préparait un événement. Très vite, il nous a déversé son discours. Avec ma copine, on n’a pas traîné.» Un autre habitant croisé dans le quartier se souvient : «Il incitait les gens qui passent sur le chemin piéton à venir voir ses sculptures.» Sur sa page Facebook, Claude Sinké pose fièrement au milieu de ses créations en bois. Président de l’association «les Amis des arts bayonnais», il se targue aussi d’avoir autopublié, en 2014, un livre intitulé la France à cœur ouvert ou regards sur la misère humaine, dans lequel il «traite des rapports entre les dominants et les dominés».

Discours nauséabond

A la même époque, il ne cache pas son admiration pour le polémiste d’extrême droite Eric Zemmour. Dans la ville, les habitants évoquent en chœur cette scène saisissante survenue en 2015 après l’attentat de Charlie-Hebdo : alors que la mairie organisait un hommage et que les habitants se succédaient pour dire leur attachement aux valeurs de la République, Claude Sinké s’est emparé du micro pour livrer un discours nauséabond. Il a fallu le mettre à l’écart énergiquement.

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Quelques mois plus tard, l’octogénaire, retraité de l’Education nationale, s’illustrera politiquement en se présentant aux élections départementales des Landes, dans le canton de Seignanx, sous l’étiquette Front national (devenu, depuis, le Rassemblement national). A l’époque, il réunit 17,45 % des suffrages. Dès lundi soir, les responsables RN se sont donc empressés de prendre leurs distances avec cet encombrant représentant. «Il avait quitté le parti en indiquant que les idées du FN ne lui correspondaient pas. C’est un extrémiste qui n’avait rien à faire dans nos rangs et qui est parti», a insisté l’élu RN Nicolas Bay sur CNews. Tandis que Sébastien Chenu, porte-parole du RN, n’a pas hésité à parler, sur BFM TV, d’«un vieillard proche de la folie». Sans que rien ne l’atteste à ce stade. Alors que la garde à vue de Claude Sinké se poursuit et que le Pnat guette avec attention les éléments qui viendront préciser sa santé mentale, le procureur de la République de Bayonne a indiqué que le pronostic vital des deux victimes, toujours hospitalisées, n’était pas engagé. Elles souffriront néanmoins de «séquelles fonctionnelles permanentes».

Julie Brafman , Cyrille Pitois envoyé spécial à Saint-Martin-de-Seignanx

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