Attentats de janvier 2015 : «Si on ne vit pas libre, à quoi bon ?» clame le directeur de «Charlie Hebdo» – Le Parisien

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Lorsque les frères Kouachi pénètrent dans les locaux de « Charlie Hebdo » « avec le déguisement officiel du djihadiste », Riss n’a aucun doute. « Qui pouvait nous en vouloir à ce point à part des fanatiques?, soutient l’actuel directeur de la publication de l’hebdomadaire satirique. Nous étions victimes d’une idéologie totalitariste. » Pourtant, malgré les alertes antérieures, le dessinateur, grièvement blessé à l’épaule ce 7 janvier 2015, admet ne pas avoir imaginé un acte aussi barbare. A l’été 2014, il se souvient encore avoir demandé à Charb pourquoi il conservait sa protection policière.

« J’avais toujours l’espoir que les choses allaient s’arranger », explique-t-il à la barre, bien obligé de reconnaître son erreur d’appréciation. Forcément émouvante lorsqu’il décrit la fusillade – « On se demande parfois comment on va quitter la vie, j’avais la réponse : j’allais mourir ici, sur le sol de Charlie Hebdo, dans mon journal » –, sa déposition au procès des attentats de janvier 2015, aiguillée par l’avocat du journal Me Richard Malka, a pris ce mercredi 9 septembre une tournure très politique.

Riss est un historique de Charlie, il a participé à sa reparution en 1992. Il en connaît l’histoire et les valeurs. « Dans les années 1990, dès qu’on publiait un dessin du petit Jésus ou de la Vierge Marie, nous étions harcelés par une association catholique intégriste qui essayait de nous faire condamner pour racisme antichrétien, se souvient le dessinateur de 53 ans. Il y a eu une première alerte quand Cabu a dessiné Mahomet après des émeutes au Nigeria, mais ça ne nous impressionnait pas. »

Un « climat d’intolérance »

Puis vient 2006 et la publication des caricatures de Mahomet. « Très vite, ça a pris une tournure qui nous a étonnés, livre-t-il d’une voix calme. Cela révélait la frilosité et les peurs d’une société française que nous n’avions pas vu venir. On pensait qu’on serait plus soutenus : une fracture commençait à se révéler. » Charlie remporte son procès contre ceux qui l’accusent cette fois de racisme anti-musulman mais l’hebdomadaire découvre un nouveau monde, celui de la protection.

Une étape est encore franchie en 2011 avec l’incendie des locaux du journal, la veille de la parution d’un nouveau dessin de Mahomet. « On a encore vu la fracture s’accentuer, poursuit Riss. La situation était en train de prendre une tournure grave qui révélait beaucoup plus l’évolution − et la dégradation − de la société française plutôt que la nôtre. Parce que nous, nous avons toujours été constants. »

Riss parle d’un « climat d’intolérance ». Me Malka rebondit et évoque la parution d’une pétition au lendemain de cet incendie criminel pour dénoncer « l’islamophobie » de l’hebdomadaire. « Le problème devenait clairement politique, réagit le dessinateur. On assistait à une offensive idéologique autour d’un islam politique. Là, on ne parlait plus seulement d’un problème de caricatures. »

Jusque-là très calme, Riss hausse légèrement le ton. Et désigne ses adversaires. « Il est sidérant qu’une partie de la gauche, traditionnellement attachée à la République et à la laïcité, trouve des excuses politiques à ce genre d’agissements », accuse le dessinateur. Selon son analyse, les détracteurs de l’hebdomadaire ont trouvé dans l’islam politique « un système politique alternatif à une social-démocratie dont ils détestent la nature ». Et le patron de Charlie de faire le parallèle avec le stalinisme plusieurs décennies plus tôt. Cette comparaison, Fabrice Nicolino l’avait déjà faite dans la matinée.

« On n’a pas à regretter de se battre pour la liberté »

Blessé aux jambes lors de l’attaque, le spécialiste environnement du titre a crié son indignation à la barre, fustigeant là encore une certaine frange de la gauche assimilant Charlie à un journal raciste et islamophobe. « Les attentats de 2015 ont poussé sur un compost, dénonce ce militant historique d’extrême gauche. Il fallait qu’il y ait un climat […] Certes, je ne les accuse pas d’être les responsables directs de cette horreur, mais ils ont participé à sa préparation psychologique. Jamais, jamais, jamais on leur pardonnera. » Jusque-là marqué par une intense émotion, le procès s’aventure soudain sur des terres moins consensuelles.

Après leurs crimes, les frères Kouachi se sont glorifiés d’avoir « vengé le prophète Mohamed ». « Est-ce que ça valait la peine » de publier ces caricatures ?, demande alors Me Malka à Riss. « Ce n’est pas comme ça qu’il faut raisonner », répond le journaliste, qui explique avoir eu le sentiment « d’avoir été tronçonné en deux » par la perte de ses camarades sous les balles des assaillants.

« Si on ne vit pas libre, à quoi bon vivre ?, poursuit-il. Ce que je regrette, c’est à quel point les gens sont si peu combatifs pour défendre les libertés. Ils pensent que la liberté tombe du ciel, or c’est exceptionnel d’être à ce point libre. C’est le combat d’une vie. On n’a pas à regretter de se battre pour la liberté. »

« La liberté ça ne se discute pas, ça se défend, avait plaidé un peu plus tôt Fabrice Nicolino. Et pour défendre la liberté, en effet, il faut prendre des risques. »

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