Attentats de janvier 2015 : Les familles des dessinateurs leur rendent un ultime hommage en convoquant le rire à l’audience – 20 Minutes

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Une fresque hommage aux victimes de l’attentat contre Charlie Hebdo. — THOMAS COEX / AFP
  • Quatorze personnes, dont trois sont en fuite, sont jugées depuis le 2 septembre par la cour d’assises spéciale, soupçonnées d’avoir apporté leur aide aux terroristes des attentats de janvier 2015.
  • Ce jeudi, les familles des victimes décédées lors de l’attentat survenu le 7 janvier 2015 dans les locaux de Charlie Hebdo ont rendu hommage à leurs proches assassinés.

A la cour d’assises spéciale à Paris,

Comment raconter la perte, le manque laissé par la disparition, ce 7 janvier 2015, d’un père, d’un mari, d’un fils, d’un amant ? À défaut de pouvoir trouver les mots pour dire ce vide béant laissé après l’attentat qui a décimé la rédaction de Charlie Hebdo, les proches des dessinateurs assassinés ont tenté, ce jeudi, de les faire revivre.

Le rire de Cabu, l’érudition de Philippe Honoré ou l’irrévérence de Charb ont fait irruption dans la salle du tribunal au fil des auditions de ces familles venues témoigner à la barre. Des hommages rendus avec pudeur, parfois avec colère, qui ont réveillé ce sentiment douloureux né au matin du 7 janvier, celui d’un immense gâchis.

« Je n’entendrai plus jamais son rire »

« “Véronique ne t’inquiète pas.” C’était sa phrase fétiche », se souvient l’épouse du créateur du « Beauf » et du présentateur de Récré A2, Jean Cabut, dit Cabu. « C’était un homme libre, un pacifiste acharné […]. Un homme joyeux qui aimait rire. Gourmand aussi, il aimait les gâteaux. Fan de Charles Trenet, amateur de jazz – il n’a jamais raté un concert – et amateur de musique baroque. Il en écoutait un morceau chaque soir avant de dormir », poursuit Véronique Cabut. Ce rire, sa femme ne « l’entendra plus jamais ». Depuis cinq ans, la musique s’est tue avec la disparition de son mari.

Assassiné à 74 ans, Cabu aura consacré sa vie au dessin. Des dessins qu’elle tient aujourd’hui à défendre ardemment devant la cour. Et particulièrement cette une réalisée par son époux, qui accompagnait en 2008 la publication des caricatures de Mahomet publiées dans Charlie Hebdo. « Rien ne me fâche plus et ne me rend plus triste que l’on réduise cette couverture à cette seule phrase : “C’est dur d’être aimé par des cons”. Non, la phrase c’est : “Mahomet débordé par les intégristes : c’est dur d’être aimé par des cons”. Il faut lire un dessin, il faut le regarder », insiste Véronique Cabut, la voix brisée par l’émotion.

« Ce soir, tu vas retrouver ton père »

Comment penser l’impensable ? Cinq ans après l’attentat, Hélène Honoré, la fille du dessinateur Honoré, n’y parvient toujours pas. Ce matin du 7 janvier, dans le taxi qui la conduit vers les locaux de la rédaction après avoir été prévenue par sa mère, la trentenaire tente de se rassurer : « Je me disais : “Ressaisis-toi, Hélène, ça ne peut pas arriver. Ce soir, tu vas retrouver ton père.” Cette pensée me traverse toujours aujourd’hui ». À 39 ans, la jeune femme salue la mémoire d’un homme « aimant », « joyeux », ce père si doux qui croquait sur les nappes en papier des restaurants des animaux exotiques que devait deviner sa fille unique.

« Autodidacte érudit » passionné d’économie et profondément marqué par la guerre d’Algérie à laquelle il se refuse de participer au point de s’affamer, Honoré se lance dans le dessin politique au début des années 1990. « Très proche » de son père, Hélène Honoré continue de se demander ce qu’il aurait pu dire aux frères Kouachi si on lui en avait laissé l’opportunité. « Il leur aurait parlé calmement, et il leur aurait ensuite parlé de dessin […]. Il leur aurait posé des questions, sur leur enfance, sur leurs rêves ». Une alternative à cette réalité « brutale », à cette « violence la plus extrême que rien ne peut jamais justifier », explique-t-elle.

« Il était tout pour moi »

Abattu lui aussi dans les locaux de la rédaction, Michel Renaud aura consacré son existence aux voyages et aux autres, se remémore sa femme. Journaliste de formation, invité par Cabu ce matin du 7 janvier, le fondateur du « Rendez-vous du carnet de voyage » de Clermont-Ferrand était un homme « heureux », souffle Gala Renaud. « Il était tout pour moi, mon amour, mon mari, le papa de mon enfant qui n’a pas encore 16 ans. C’était aussi l’homme avec qui je pouvais aller au bout du monde », explique cette enseignante née en Biélorussie rencontrée à la fin des années 1990 au gré d’un des périples de Michel Renaud.

Anéantie par la mort de son conjoint, Gala Renaud raconte avoir « donné toutes ses forces et son énergie » pour élever sa fille : « Je ne voulais pas gâcher son enfance », glisse-t-elle pudiquement. Malgré son amertume à l’égard de la nouvelle direction du journal, qu’elle accuse de l’avoir « abandonnée », elle tient à s’adresser à tous les proches réunis dans la salle d’audience : « Nous, les familles, nous avons subi et affronté cette tragédie avec toute notre dignité nous sommes unis dans quelque chose qui nous dépasse, dans notre combat pour la liberté. »

« Ils ont perdu »

Ce combat, Stéphane Charbonnier, dit Charb, l’aura mené toute sa vie. Menacé et pris pour cible par Al-Qaida depuis la publication des caricatures de Mahomet, le dessinateur vivait sous protection policière depuis 2011. « Il n’aura cessé de dénoncer les idées qu’il trouvait nauséabondes : celle du Front national, de l’antisémitisme, du racisme », énumère Marika Bert, amie intime du dessinateur devenue directrice des ressources humaines du journal satirique. Cinéphile, féministe, passionné de dessin depuis son enfance, Charb était « marié » à Charlie Hebdo estime Valérie Martinez qui préfère se définir comme « l’amoureuse » ou « l’amante » du dessinateur plutôt que comme sa « compagne ». « Charb était très attaché au célibat, et je respectais ça », précise-t-elle.

Au-delà du dessinateur, c’est à l’adolescent et au fils que Denise Charbonnier a tenu à rendre hommage : « Stéphane c’était un être généreux, humain, toujours prêt à aider tout le monde […] chez nous c’était l’annexe du lycée, tout le monde venait déjeuner », se souvient la mère de l’artiste. Mais plus que les mots, ce sont les dessins signés de la main de Charb et projetés à l’audience à sa demande qui ont rappelé à la cour la perte immense qu’ont engendrée ces attentats. La religion, le capitalisme, la gauche, Jean-Marie Bigard, Benoît Hamon, le fichage ethnique, la suppression du nombre de postes de fonctionnaires, tout y passe. Des rires fusent, jusque dans le box des accusés.

En conclusion de son audition, secouée par l’émotion, Véronique Cabut avait clamé d’une voix forte : « Charlie Hebdo est là. Charlie Hebdo est vivant. C’est très important pour moi de le dire. J’encouragerai toute ma vie Charlie Hebdo. Je ne veux pas que les terroristes et leurs complices gagnent. D’ailleurs, ils ont perdu. » Hélène Honoré avait pour sa part fait un vœu en préambule de son témoignage : « J’aimerais que chacun puisse les imaginer ici vivants avec nous ». Dans l’espace de ces quelques minutes, face à ces dessins et ces rires, c’est chose faite.

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